« Immigration : il n’y a pas des coupables et des victimes ! »

par Valérie Lecasble |  publié le 05/09/2025

Le maire UDI depuis 2017 de Massy où il est né décrit l’indéniable transformation de sa ville avec une nette augmentation de l’immigration extra-européenne. Loin d’opposer les uns aux autres, les « gaulois » aux « enfants de la diversité », il propose un chemin pour que chacun puisse vivre ensemble. Au sein de la République.

Nicolas SAMSOEN , Maire de Massy (photo de son compte LinkedIn @nicolas-samsoen-13441525/) couverture de son livre (©Grasset)

« D’excellents français, faire de l’immigration une chance ». Utopique le titre de votre livre ?

Ma filiation avec Bernard Stasi que j’ai côtoyé, aimé et qui m’a amené à faire de la politique, m’a donné envie, 40 ans après, d’écrire comme lui un livre en réaction au Rassemblement National. Dans « L’immigration, une chance pour la France », il disait déjà que les immigrés alors venus en France allaient rester et qu’on allait devoir vivre avec eux. C’est ce qui s’est passé. Je veux donner au débat l’épaisseur de l’expérience du terrain, celle d’un maire de quartiers populaires. Le titre de mon livre s’inspire d’une chanson de Maurice Chevalier qui en 1939 rassemble toutes les professions, les origines et les religions pour défendre « la République qui est encore le meilleur régime ici-bas. »
La France ne va pas bien et les français ont besoin de se mobiliser ensemble pour défendre notre modèle de société. Mieux vaut rassembler que de s’opposer.

Comment appréhendez-vous l’immigration ?

Il faut dire la vérité : l’immigration extra-européenne a fortement augmenté au cours des 25 dernières années. À Massy, la population a changé. Physiquement, les gens sont différents.
C’est le résultat des mesures qu’avait prises Nicolas Sarkozy lorsqu’il a voulu augmenter l’immigration du travail et des étudiants et limiter celle de l’asile et du regroupement familial. Entre 2011 et 2022, l’immigration choisie, professionnelle et estudiantine, a grimpé de 83 000 à 153 000 personnes par an et l’immigration totale de 187 000 à 289 000.
Depuis 2005, la quasi-totalité de l’augmentation de la population de la France provient de l’immigration. Cela réfute l’idée du « grand remplacement » car le niveau de la population d’origine française est resté stable. Mais il est exact que la dynamique de la démographie est liée à l’immigration. Tandis que le nombre des non-immigrés est en hausse de seulement 300 000, celui des immigrés et de leurs enfants a grimpé de 4,6 millions. Ce qui s’accompagne d’une très forte progression de l’islam. C’est un changement sociologique incontestable dont il faut tenir compte.
Cela implique des difficultés : dans le logement par exemple, où l’on assiste à une mécanique de ségrégation sociale. Et concernant la sécurité, Massy, ce n’est pas le Bronx mais il y a des endroits très compliqués. Les discriminations sont une réalité.
Ce qui n’empêche qu’à bas bruit, l’intégration progresse. L’échec est bruyant, et le succès silencieux. Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

L’assimilation ne fonctionne plus ?

Il faut comprendre les ressentis pour expliquer comment les gens réagissent : d’une part les « enfants de la diversité », immigrés et enfants d’immigrés, d’autre part les « gaulois ».
Pierre Rosanvallon a raison quand il dit que « l’esprit d’égalité » se forge dans la similarité, l’indépendance et la citoyenneté. Pour les enfants de la diversité, être semblable, c’est ne pas se sentir comme une race à part et faire accepter sa spécificité d’origine et religieuse. L’indépendance est une absence de subordination. La citoyenneté est une égalité de participation.
Symétriquement, il faut se mettre dans la peau des gaulois inquiets, sinon on ne sert à rien. Ils ont trois revendications : la sécurité, la tranquillité et l’optimisme face au déclassement. Amin Maalouf le dit bien : « La sagesse est un chemin de crête, la voie étroite entre deux conceptions extrêmes. La première considère le pays d’accueil comme une page blanche où chacun peut écrire ce qu’il veut. L’autre considère le pays d’accueil comme une page déjà écrite et imprimée, comme une terre dont les lois, les valeurs, les croyances, les caractéristiques culturelles et humaines auraient déjà été fixées une fois pour toutes. Le pays d’accueil ne doit être ni une page blanche, ni une page achevée, mais une page en train de s’écrire ».

Mais la fracture est devenue trop grande ?

Je prends le mot islamophobie et suis d’accord sur un point avec Caroline Fourest et Sophia Aram : critiquer l’islam ou bien avoir des comportements haineux envers les musulmans, ce n’est pas la même chose. Mais il y a bien une discrimination et un rejet envers les musulmans. Je crains qu’en refusant le mot islamophobie, on donne le sentiment de mégoter notre soutien. Mais il faut le redire très clairement, la simple critique de l’islam n’est pas de l’islamophobie.
Je prends aussi le mot post-colonial. A Massy, l’on trouve la première statue d’un homme noir érigée en métropole, celle de Toussaint Louverture. Elle se situe sur la place Victor Schoelcher. J’aime cette réunion symbolique de deux hommes, l’un noir, l’autre blanc qui ont tous deux lutté contre l’esclavage. Je n’ai pas envie de dire que tous les noirs sont descendants de l’esclavage et tous les blancs de l’esclavagisme. Il n’y a pas des coupables et des victimes.

Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Il faut agir en faveur de l’intégration. Moi, Maire, je n’ai pas d’action sur les flux migratoires, ils ne sont pas de mon ressort. Mais savoir qui et comment on accueille les immigrés qui ont été admis sur notre territoire est une action importante. Je suis d’accord avec Rocard et Mitterrand pour dire qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Mais, je pense qu’on doit en prendre notre part. Les portes ouvertes à tous vents ne fonctionnent pas, mais l’immigration zéro non plus. Dès lors, la question est : où met-on le curseur ? Quelle part sommes-nous prêts à prendre ?
Or, aujourd’hui, quand on accueille, on ne dit ni oui ni non. C’est cela qui dysfonctionne. Il faut avoir la force de dire non quand on ne veut pas accueillir les immigrés et oui une fois qu’ils sont en France. Car le nombre de gens qu’on embête en leur refusant leurs papiers tout en sachant qu’on ne les expulsera jamais n’est pas acceptable.
On a la faiblesse de ne pas leur dire non et ensuite on se venge de notre impuissance en leur pourrissant la vie. Il y a des gens qui sont là depuis dix ans, qui travaillent, ont une famille et à qui on ne donne pas de papiers ! Quand on a dit oui, on doit accueillir et faciliter l’intégration.
A contrario, à la sortie de taule, l’immigré délinquant doit être mené directement dans l’avion. Un étranger qui va en prison, je n’ai aucun état d’âme à ce qu’on le mette dehors. Je suis d’accord avec Darmanin quand il dit qu’il faut être « gentil avec les gentils, méchant avec les méchants ».

Mais la France ne sait plus intégrer ?

L’école joue un rôle fondamental. Je crois à deux sujets. D’abord à ce que j’appelle « l’école des parents », qui ouvre l’école aux parents d’immigrés pour faire réussir leurs enfants. On fait un travail dans l’école avec les mères – plus disponibles que les pères – à qui l’on apprend les valeurs de la République, le français. C’est génial. Ces parents-là qui suivent le chemin deviennent fiers. Car c’est dur d’être parents dans un pays qu’on ne connaît pas. Il faut le généraliser, ça ne coûte pas cher.
Ensuite, je pense au collège. Il ne s’agit pas d’être anti-école privée mais d’avoir un collège public aussi bon que le privé. L’offre publique pour cet âge-là est déterminant, les collèges doivent être attractifs et on doit s’y occuper des enfants qui posent problème.
Je lutte aussi pour la mixité sociale. Faire revenir les « riches » dans les quartiers populaires, que la banlieue ne soit pas un lieu de seconde zone. La promesse utopique des grands ensembles n’a pas été tenue, il faut reconstruire autre chose. Avec Karim Bouamrane à Saint-Ouen, nous disons des choses similaires.
Des mécanismes de ségrégation ont prospéré. Dans le quartier de Massy où j’ai grandi, il y a des écoles où il n’y a plus de blancs. Les habitants sont les premiers à s’en plaindre ; les mamans des quartiers savent, comme l’avait dit Manuel Valls à Evry, que l’image d’une ville uniquement colorée nuit à son attractivité.

Encore faut-il régler la question de la sécurité ?

Concernant la sécurité, on a gagné la bataille contre les rodéos urbains mais on est en train de perdre celle contre le trafic de drogue. Il faut procéder à un réaménagement du travail entre la police et la justice.

Et la laïcité ?

La laïcité est aussi un sujet. Un exemple. Pendant le ramadan, les marchands de gâteaux arabes surgissaient partout dans la ville. Les gaulois étaient inquiets et se demandaient, que fait la police ? J’ai pris l’initiative d’organiser, seulement pendant le ramadan, un marché oriental, sous contrôle municipal. Il n’y a plus eu d’installations sauvages. L’ordre et le calme sont revenus. En plus, on a permis à des familles de gagner de l’argent. Plutôt que la sanction par la police, cette démarche a été un élément positif d’inclusion.
Pour un maire, la laïcité, ce sont des questions pratiques : la mosquée, la cantine, le ramadan. Je ne subventionne aucun culte mais je dois garantir le libre exercice du culte et pour cela trouver des solutions.
Ce qui ne marche pas, c’est le jacobinisme. Je suis d’accord avec Jean-Louis Borloo : l’intégration est une histoire de communes : le lieu où l’on vit ensemble et où l’on fabrique du commun. Il faut dénationaliser l’immigration qui n’est pas la même dans chaque commune et lui donner une réponse ultra-locale. Seuls les flux sont nationaux, le reste est là où l’on vit ensemble. C’est l’échec d’Emmanuel Macron qui par son ultra-jacobinisme a empêché de moderniser une vie collective plus participative.

Et demain ?

Dans le défi de la France de recréer de la richesse et de se développer, le sujet est de savoir comment on mobilise tout le monde, y compris les enfants de la diversité. Dans l’informatique et le numérique, les maghrébins sont incontournables. Aux Jeux Olympiques, on ne voit plus la couleur de peau. L’équipe de France de foot est majoritairement black-beurs et Teddy Riner et Marie-José Perec ont porté la flamme, sans que cela ne choque personne.
Nous n’allons pas mettre dehors 7 millions d’immigrés, au contraire, nous avons besoin d’eux pour redresser la France même si nous ne devons avoir aucun état d’âme avec ceux qui se comportent mal. La clé est l’exigence sur le parcours d’intégration.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique