Olivier Compagnon : l’Amérique latine, un pari perdu d’avance pour Trump
Un mois après la capture du président Maduro, le Venezuela semble à l’arrêt, son régime autoritaire toujours en place. Donald Trump veut-il s’emparer des ressources de l’Amérique latine en remettant à la mode la vieille « doctrine Monroe » ? Pari perdu d’avance, rétorque l’historien Olivier Compagnon, enseignant à l’Université Sorbonne-Nouvelle. Entretien.
LeJournal.info : Pourquoi la présidente par intérim Delcy Rodriguez demande aux États-Unis de se tenir à l’écart de son pays ?
La situation au Venezuela est difficile à décrypter. Déjà, une discussion s’est instaurée pour savoir si l’enlèvement de Maduro est une preuve de l’efficacité des services spéciaux américains ou s’il y a eu une trahison au sein du pouvoir vénézuélien. Une taupe en quelque sorte, mais nous n’avons pas d’élément à ce stade. Ce qui est certain, c’est que Delcy Rodriguez est sur une ligne de crête. D’une part, elle a répondu à certaines demandes de Trump d’accès au pétrole vénézuélien et, par ailleurs, elle ne cesse de réclamer la libération de Nicolas Maduro, de revendiquer la totale indépendance de son gouvernement.
Cela confirme une hypothèse. Au début janvier, le régime est à l’asphyxie : les sanctions économiques, une inflation catastrophique, un soutien populaire qui s’effondre et, début décembre, la mise en place d’un véritable blocus sur les exportations pétrolières. Comment vivait le Venezuela jusque-là ? En exportant clandestinement du pétrole à bas coût vers la Chine. À partir du moment où des tankers sont détournés par l’armée américaine, le régime est à l’asphyxie. Je défends l’idée d’une « tactique à la cubaine », à savoir que la priorité des dirigeants devient alors de sauver le régime : on négocie avec Trump, il prend Maduro, très bien, on accepte la situation tant que le régime se maintient.
Sauf que, pour tout le monde, l’enlèvement de Maduro annonçait un renversement du régime…
On en est loin. Dans les jours qui ont suivi la capture de Maduro, on a vu les milices bolivariennes quadriller les quartiers pour éviter des manifestations de liesse contre le régime. Les rassemblements autorisés étaient en soutien au gouvernement. En l’état actuel, le régime reste en place.
Delcy Rodriguez vient de lancer un appel à l’ouverture d’un dialogue avec les forces politiques. S’agit-il de préparer des élections ?
Je n’y crois pas. En cas d’élection, les personnalités politiques issues du régime comme Delcy Rodriguez, ou son frère qui est le président de l’Assemblée nationale, ou le ministre de l’Intérieur Caballo, n’auraient aucune chance de se maintenir au pouvoir. Des élections transparentes, contrairement à celles de juillet 2024, sanctionneraient la fin du régime. Ce personnel politique n’y a pas intérêt : un changement de régime serait aussi l’occasion de mettre le doigt sur la corruption…
En réalité, il s’agit d’une manœuvre pour gagner du temps. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Maduro. Le vrai tournant autoritaire du chavisme, c’est 2015, lorsque le gouvernement perd les élections législatives. Depuis ce basculement autoritaire, Maduro a ouvert à plusieurs reprises des négociations avec l’opposition, parfois sous l’égide de médiateurs internationaux comme la Norvège, et il ne s’est rien passé.
L’administration Trump reste donc dans sa logique mercantile centrée sur le pétrole ?
Les États-Unis ne peuvent pas aller plus loin aujourd’hui. Ils ne vont pas déclencher une opération terrestre au Venezuela. Cela serait contraire aux promesses de campagne de Trump, qui étaient de nature isolationniste. L’actualité américaine est aujourd’hui dominée par ce qui se passe dans le Minnesota, la grande préoccupation des Américains, c’est le pouvoir d’achat. Je pense qu’une offensive au sol ne serait pas bien perçue par l’électorat de Trump.
En fait, lorsque l’on réfléchit à une transition au Venezuela, on revient toujours à la même question : la grande inconnue, c’est l’armée. C’est en effet autour de l’armée qu’il peut se passer quelque chose. Jusqu’ici, l’armée a montré des signes de fidélité à Delcy Rodriguez. Lorsqu’elle a été nommée présidente par intérim, il y a eu une déclaration officielle de reconnaissance de son pouvoir par l’armée, une cérémonie d’ailleurs très médiatisée par le gouvernement, car tout le monde sait que c’est la clef du système. S’il existe un chemin vers une transition, on le verra apparaître le jour où le haut commandement cessera d’être solidaire du régime ; à ce moment-là, les militaires pourraient trouver plus intéressant de jouer le jeu d’une transition démocratique plutôt que de continuer à soutenir un gouvernement autoritaire et corrompu. À ce jour, aucune information ne va dans ce sens. Dans le contexte de crise économique, les militaires ont toujours été préservés.
La stratégie de Trump à long terme est-elle de créer ce qu’on peut appeler des comptoirs pétroliers ?
L’idée de l’administration Trump est de sécuriser les chaînes d’approvisionnement fossiles pour les deux ou trois décennies à venir. Mais je crois aussi qu’il faut le voir dans un contexte plus global : il y a aussi les enjeux de la transition énergétique. Or la Chine, dans cette perspective, a vingt ans d’avance sur les États-Unis. Washington a déjà perdu une bataille sur cette question.
Le pétrole vénézuélien n’est pas partout de très bonne qualité…
Oui, pour les principales réserves, mais dans la zone de Maracaïbo, c’est du pétrole relativement facile à extraire. Lorsqu’on parle du Venezuela comme première réserve mondiale, on pense plutôt au bassin de l’Orénoque et là, c’est un pétrole lourd. Lorsque Trump a réuni à la Maison Blanche les pétroliers, beaucoup ont exprimé leurs réserves pour aller exploiter ce pétrole qui implique des investissements colossaux et une vraie stabilité politique.
Doctrine Monroe, Chine et élections en Amérique latine
Le but officiel de l’intervention contre le régime chaviste est la lutte contre le narcotrafic. Le président colombien Gustavo Petro a accepté une invitation à Washington : la Colombie est-elle dans le viseur de Trump ?
Oui, en ajoutant que le problème numéro un de la drogue aux États-Unis n’est pas la cocaïne mais le fentanyl. C’est un autre circuit que le Venezuela, qui implique, lui, la Chine ou le Mexique…
Mais je réponds en deux temps : la capacité des États-Unis à créer une « arrière-cour » dans le but de saisir des matières premières, cette époque-là est révolue. Ce type d’opération rappelle en effet la guerre froide avec les interventions en République dominicaine, sur l’île de Grenade. À l’époque, l’Amérique latine était pieds et poings liés aux États-Unis sur le plan économique. Aujourd’hui, c’est terminé. Il y a bien d’autres partenaires commerciaux et financiers qui interviennent. Je pense même que si Trump a l’idée de « reconquérir » un certain nombre de sites stratégiques dans l’hémisphère occidental, il ne va pas y arriver. Il y a aujourd’hui des acteurs qui ont des intérêts majeurs en Amérique latine, ils ne vont pas le laisser faire.
La Colombie serait donc un sujet annexe ?
Non, pas complètement dans la mesure où des élections arrivent dans quelques mois. L’enjeu est important. On a vu Trump intervenir directement dans différentes élections, comme en Argentine ou au Honduras.
La question est de connaître le niveau de pression qui va être mis sur les élections colombiennes. Selon les sondages, il n’y a pas d’avantage clair pour l’un ou l’autre camp. On verra si les États-Unis interviennent activement dans cette élection et on peut se poser la même question pour les élections brésiliennes de la fin de l’année. Ces deux pays pèsent lourd, le Brésil surtout. S’ils basculaient à droite comme le Chili, on aurait là une géopolitique de l’hémisphère occidental très largement ancrée à l’extrême droite.
Et Cuba ?
Cuba est menacé indirectement. Lorsqu’on essaye de fragiliser le gouvernement vénézuélien, on tente de rompre la relation entre Caracas et La Havane, car l’île cubaine ne vit que grâce au Venezuela depuis 25 ans. Avec la chute du chavisme au Venezuela, on pourrait donc imaginer que le régime cubain tombe, car la crise économique est très profonde à La Havane…
Avec la chute du régime cubain, verra-t-on une vague d’immigration sur la Floride ?
Une fuite de Cuba est possible, et peut-être l’inverse aussi : une partie de la diaspora de Floride qui rejoindrait l’île pour être les acteurs d’une transition. En tout cas, si Trump veut ériger sa statue pour l’histoire, c’est en faisant tomber le régime cubain. Il aurait réalisé ce que ni Eisenhower, ni Kennedy, ni Johnson, ni Nixon n’ont réussi à faire… Mais, aux dernières nouvelles, le régime vénézuélien tient.
Pourquoi ne parle-t-on jamais du Nicaragua ?
Je ne crois pas qu’il y ait une obsession nicaraguayenne à la Maison Blanche. Certes, le Venezuela, Cuba et le Nicaragua forment un triangle autoritaire, ce sont trois pays très solidaires entre eux depuis quinze ans. Mais je ne vois pas de préoccupation majeure pour le régime du Nicaragua, où l’implantation chinoise est considérable. Imaginons une intervention américaine pour enlever le président Ortega, par exemple, je pense que la Chine réagirait peut-être de manière plus nette que vis-à-vis du Venezuela, parce que la présence chinoise en Amérique centrale est importante. Le régime autoritaire du Nicaragua est partiellement protégé par le fait que la Chine y est très présente depuis le début des années 2000, notamment avec de gros projets d’infrastructure.
Trump développe un projet impérial comme l’exemple de la crise du Groenland le confirme. Du coup, on parle d’un retour à la doctrine Monroe…
Erreur. Ce n’est pas le retour de la doctrine Monroe. La doctrine Monroe de 1823 n’était pas la définition d’un expansionnisme vers l’Amérique latine. Le message envoyé par le président Monroe aux Européens était : « vous n’avez plus rien à faire ici. Barrez-vous ! » La surinterprétation de la doctrine Monroe remonte au début du XXe siècle lorsque Théodore Roosevelt apporte son fameux corollaire à la doctrine Monroe en disant que lorsque les conditions politiques de tel ou tel pays ne nous sembleront pas conformes à l’intérêt général, sous-entendu à l’intérêt des États-Unis, on s’autorise à intervenir. C’est écrit noir sur blanc dans le discours de Roosevelt de 1904. En fait, il faut réfléchir sur le phénomène Trump par rapport à cet aspect. Il tente de rejouer cette période, celle du président Théodore Roosevelt, ce passé agressif où les États-Unis étaient en train de se construire comme tout-puissants en Amérique latine. Or, c’est une pure illusion.
Mon interprétation, au fond, c’est qu’il s’agit d’une sorte de baroud d’honneur par rapport à une région qui est déjà perdue. Elle est déjà perdue car il y a de nouveaux acteurs qui agissent en Amérique latine et aussi parce que les États-Unis ont tourné les yeux vers d’autres régions il y a trente ans déjà. Au début des années quatre-vingt-dix, l’obsession était le Moyen-Orient, ensuite l’Asie. Cette volonté de reconquérir l’Amérique latine est donc un vœu pieux, car elle ne correspond plus du tout à la géoéconomie d’un continent où la Chine est le premier investisseur. Pékin ne partira pas à la demande de Trump.
Un dernier élément ne doit pas être sous-estimé. L’intervention de Trump ravive le sentiment anti-yankee en Amérique latine. En témoigne le nombre des manifestations dénonçant l’opération militaire. Même si beaucoup de gens étaient soulagés de voir Maduro quitter le pouvoir, de nombreux acteurs progressistes refusent une transition dictée par Washington. Depuis le siècle dernier, cette mémoire est restée très vivace.
Propos recueillis par Pierre Benoit.



