Orwell avait prévenu : 2 + 2 font bien 4 !

par Bernard Attali |  publié le 28/02/2026

Le récent documentaire consacré à George Orwell (2+2=5), de Raoul Peck, dépasse le simple portrait d’un écrivain. C’est le portrait d’un extra-lucide. En retraçant la trajectoire de l’auteur de « 1984 », le film ne célèbre pas une icône : il dissèque une conscience en éveil permanent.

Le réalisateur et producteur haïtien Raoul Peck et l'acteur britannique Damian Lewis posent lors d'une séance photo pour le film « Orwell : 2+2=5 » à la 78e édition du Festival de Cannes, à Cannes, le 18 mai 2025. (Photo Valery HACHE / AFP)

L’auteur décrit d’abord Orwell comme un homme riche de contradictions… et de convictions : ancien policier impérial en Birmanie devenu critique de l’impérialisme ; socialiste convaincu mais adversaire du stalinisme ; patriote anglais mais profondément méfiant envers les emballements nationalistes. Le documentaire restitue la tension intérieure qui a nourri son œuvre.

Cela commence avec la guerre d’Espagne, moment fondateur. Orwell y découvre la fraternité révolutionnaire mais aussi les purges internes, la falsification des faits au sein même du camp républicain qu’il soutient. Cette expérience constitue le socle de sa méfiance envers toutes les orthodoxies.

Le documentaire de Peck rappelle combien Orwell redoutait les logiques de clans. Cette aventure espagnole lui avait montré comment la pureté idéologique poussée à l’excès peut dévorer les causes les plus nobles. On comprend mieux, à travers ces images et ces témoignages, pourquoi « 1984 » n’est pas une pure dystopie : c’est l’aboutissement d’une observation concrète du mensonge érigé en système.

Le documentaire rappelle aussi un aspect souvent oublié : Orwell fut le chroniqueur des mineurs du Nord de l’Angleterre, l’observateur de la pauvreté ordinaire. Sa lutte contre le totalitarisme ne fut jamais abstraite. Elle est née d’une attention constante aux humiliés, aux oubliés, à cette « décence commune » qu’il tenait pour le socle moral d’une société libre. Orwell ne théorise pas de loin. Il écrit depuis la blessure, à hauteur d’homme.

Langage, novlangue et corruption des mots

L’un des fils conducteurs les plus puissants – et les plus actuels – du documentaire : la question du langage. Orwell montrait comment la corruption des mots précède celle des esprits. La « novlangue » décrite dans « 1984 » n’est pas un artifice littéraire. Elle définit la réduction progressive du vocabulaire qui rend certaines pensées impossibles. Moins de mots, moins de nuances, moins de débats, moins de liberté. Comment ne pas méditer le phénomène quand on sait que 20 % des électeurs américains sont proches de l’illettrisme ? Big Brother l’avait annoncé : « l’ignorance, c’est la paix » !

À l’ère des slogans, des mots-valises, des formules calibrées pour les réseaux sociaux et des euphémismes technocratiques, au moment où les systèmes éducatifs sont à la peine un peu partout, la leçon frappe par son actualité. L’appauvrissement lexical n’est pas anodin : il est politique.

Désinformation et contrôle du réel

Pour Orwell, la liberté consiste à pouvoir dire que deux et deux font quatre contre ceux qui le nient effrontément. Ce constat d’apparence enfantine devient vertigineux dans un monde saturé de désinformation. Qu’on en juge : l’actuel président américain a conquis l’espace discursif par le mensonge et la saturation. Et des milliers d’électeurs s’y laissent prendre quand il assène que c’est l’Ukraine qui a agressé son voisin. Soumission volontaire qu’on retrouve évidemment dans la Russie de Poutine quand ce dernier affirme que l’opération en Ukraine n’est pas une guerre mais une « opération spéciale » contre des nazis.

La réécriture permanente du passé — si centrale dans « 1984 » — prend aujourd’hui des formes nouvelles : manipulations virales, images falsifiées, détournement des sources. Le ministère de la Vérité n’a plus nécessairement de façade officielle ; c’est un flux numérique continu… d’informations biaisées ou fausses.

Dans « 1984 », Big Brother observe depuis un centre omnipotent. La surveillance est verticale, étatique, brutale. Notre époque connaît une autre configuration : plateformes numériques, objets connectés, intelligence artificielle prédictive. Mais le phénomène ne change pas de nature : le pouvoir ne repose pas que sur la force mais sur la capacité à remodeler la perception du réel. Et la surveillance n’est pas toujours imposée par la peur : elle est souvent acceptée par confort.

Au-delà de la dimension morale, l’héritage orwellien éclaire un enjeu géopolitique majeur : la maîtrise des infrastructures de l’information. Le contrôle des données, des plateformes, des récits devient un levier stratégique décisif. Si les patrons des grandes plateformes numériques se font si agressifs à l’égard de la réglementation européenne, ce n’est pas par hasard. Au nom de la liberté d’expression, bien sûr !

Orwell n’avait pas prévu l’intelligence artificielle, mais il avait perçu l’essentiel : le pouvoir s’exerce d’abord sur les représentations. Qui définit le réel gouverne les comportements.

Aujourd’hui, la polarisation des débats publics, l’exacerbation identitaire et la radicalisation par écho numérique fragmentent le monde en certitudes closes. La nuance devient suspecte. La complexité passe pour faiblesse. Et la démocratie en paie le prix.

Orwell est mort à l’hôpital à 46 ans, en 1950, quelques mois après la publication de « 1984 », dont il ne verra pas l’immense retentissement. Il n’a pas connu le monde numérique ni la mondialisation de l’information. Mais il a laissé les outils pour en comprendre les dérives et les dangers. Le relire aujourd’hui, c’est apprendre à dire, haut et fort… que deux et deux font quatre !


Orwell : 2 + 2 = 5 de Raoul Peck | sortie en salle le 25 février 2026 | 2h 00min | Documentaire | Avec Eric Ruf, Damian Lewis

Bernard Attali

Editorialiste