Palestine : le pari nécessaire de Macron

par Pierre Benoit |  publié le 26/07/2025

En reconnaissant l’État de Palestine, Emmanuel Macron cherche à enclencher un processus qui sauve la « solution à deux états ». Une manœuvre risquée pour sortir de l’impasse diplomatique où se trouve une Europe divisée.

Le chancelier allemand Friedrich Merz -accueille le président français Emmanuel Macron pour des entretiens à la Villa Borsig, maison d'hôtes du ministère allemand des Affaires étrangères, à Berlin, le 23 juillet 2025. Ils s'affichent en duo uni malgré des dissonances, en autre sur le dossier Israël/Gaza. (Photo RALF HIRSCHBERGER / AFP)

Le geste est solennel mais n’a rien d’une surprise, tout comme la réaction de Netanyahou qui parle « d’une récompense à la terreur » et celle en miroir de l’administration Trump qui rejette le projet du président français. Depuis le début de l’année, Macron cherche une voie de sortie face au blocus de Gaza, la famine, le nettoyage ethnique qui s’accélère.

Le 18 juin dernier, une conférence présidée par la France et l’Arabie Saoudite devait s’ouvrir à New-York. La rencontre de New-York n’a pu se tenir en raison de l’attaque israélienne contre l’Iran. Cette fois Macron confirme sa promesse : en septembre à New York, il devrait concrétiser son engagement devant un parterre de chefs d’État. Le jeudi 24 juillet le consul de France à Jérusalem s’est rendu à Ramallah pour remettre à Mahmoud Abbas un courrier annonçant la décision de président français. Des témoins ont constaté que le vieux dirigeant palestinien n’a rien laissé paraître.

Pour l’heure, la France et l’Europe se trouvent devant une impasse diplomatique. A ce jour, 147 pays ont reconnu la Palestine. L’année dernière, l’Irlande, l’Espagne, la Norvège et la Slovénie l’ont fait. Cette décision n’a en rien soulagé l’écrasement des Gazaouis, loin s’en faut. À l’inverse, aucun des pays du G7 n’a encore franchi le pas de la reconnaissance. Macron a tenté une bascule, il en est pour ses frais : au lendemain de son annonce, le chancelier conservateur Friedrich Merz n’envisage pas de reconnaître la Palestine à court terme. Le britannique Keir Starmer explique de son côté que cette décision ne doit pas être un geste isolé mais faire partie d’un processus.

Les réactions sèches de Londres et Berlin donnent l’impression que Macron s’est laissé emporter par la beauté du geste, sans une préparation minutieuse avec les principaux partenaires de Paris. Cette rebuffade tranche avec les travaux préparatoires pour la mise en place d’une force de maintien de la paix garantissant un futur cessez-le-feu en Ukraine. Le conseiller pour le Moyen Orient du chef de l’état, Ofer Bronstein, minimise cette dissonance avec Londres et Berlin : « Cette déclaration a servi à quelque chose. Dès lors que les otages seront libérés, que les combats cesseront, d’autres pays vont se joindre à l’initiative du Président Macron. Les pays avec lesquels nous parlons sont l’Allemagne, la Grande-Bretagne, le Portugal, la Belgique, le Danemark, la Suède. Tous se sont déclarés favorables à la reconnaissance d’un État Palestinien, ils feront cette reconnaissance à leur rythme ».

Concernant la guerre à Gaza, l’Europe s’est trouvée enfermée dans un « deux poids, deux mesures » mortifère d’autant plus évident qu’elle a su se mobiliser pour soutenir Kiev. Le 15 juillet encore, les 27 ministres des Affaires étrangères de l’UE ont décidé de ne pas sanctionner Israël comme ils auraient pu le faire en prenant des mesures de rétorsion. L’accord d’association liant l’UE et l’État hébreu n’est en effet pas respecté en son article 2 qui engage ses signataires en matière de respect des droits humains.

Comment parler de droit international après cela ? Voilà pourquoi l’Europe est restée inaudible pendant des mois, alors même que l’opinion européenne est saisie d’effroi devant les images des Gazaouis frappés par la famine.

Le chemin ouvert par Macron est étroit : impasse et pari stratégique sont les deux faces d’une même médaille. La reconnaissance de la Palestine n’est pas un coup de baguette magique mais un processus. On tourne le dos à l’esprit d’Oslo, qui imposait une négociation en préalable à la reconnaissance des deux parties, pour prendre le problème dans l’autre sens : les parties en conflit sont reconnues comme telles au démarrage du processus pour arriver à une paix négociée.

Le pari stratégique de Macron repose aussi sur des interlocuteurs qui restent à identifier. Qui pour incarner l’identité palestinienne ? Le Hamas toujours actif à Gaza ? L’autorité palestinienne discréditée à Ramallah ? En l’état ni l’un ni l’autre : la France, à l’image de la Ligue arabe, souhaite que les islamistes palestiniens sortent du jeu.

Pour l’Élysée il y a urgence : il ne s’agit pas de faire un effet d’annonce mais de relancer la solution dite des « deux États » tant qu’il est encore temps. Revenir en quelque sorte aux origines des textes des Nations Unies de 1948 prévoyant le partage de la Palestine mandataire : deux États pour deux peuples. En juin dernier, l’historien et diplomate Élie Barnavi ne disait pas autre chose dans nos colonnes : « Entre la mer et le Jourdain, il y a 7 millions d’Israéliens et 7 millions de Palestiniens. Ces deux peuples sont là pour durer et aucun n’ira ailleurs. Cette réalité-là, ni Netanyahou, ni Trump, ni le Hamas, ni personne, ne pourront rien y changer ».

La droite suprémaciste israélienne tenait cette semaine une conférence au parlement de Jérusalem. Son titre : « la Riviera à Gaza : de la vision à la réalité ». Pour une partie de la société israélienne, le nettoyage ethnique n’est déjà plus un projet. Macron veut bloquer l’irrémédiable, il a compris que la reconnaissance de la Palestine ne pourra se faire à titre posthume.

Pierre Benoit