Paris-Alger : la question coloniale à perpétuité ?

par Pierre Benoit |  publié le 14/11/2025

Boualem Sansal est enfin un homme libre. Merci à l’Allemagne qui entretient d’excellentes relations avec Alger. Merci au Quai d’Orsay qui a poursuivi une diplomatie prudente, quand le ministère de l’Intérieur prônait la manière forte. A quelques jours près on allait franchir une année complète d’incarcération pour l’écrivain algérien, un cap crucial pour un homme de 81 ans souffrant d’un cancer.

Une affiche avec la photo de Boualem Sansal et le message « Liberté pour Boualem Sansal », devant la mairie du 16e arrondissement, à Paris, le 15 août 2025. (Photo : Henrique Campos / Hans Lucas via AFP)

Ingénieur de formation, chef d’entreprise, longtemps haut fonctionnaire au ministère algérien de l’industrie, Boualem Sansal publie son premier livre, « Le serment des barbares », à 53 ans. Ce texte a pour cadre la « décennie noire », l’implacable guerre civile conduite par les islamistes algériens. Six romans plus tard son œuvre a déjà remporté de nombreux prix mais elle dérange les hommes du pouvoir car elle critique l’Algérie post-coloniale.

A l’été 2024, Macron lui-même accorde à Sansal la nationalité française. A l’automne l’écrivain est arrêté à Alger puis condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ». On lui reproche d’avoir repris à son compte la thèse marocaine selon laquelle l’ouest algérien appartenait au Maroc au début de la colonisation française. Fait aggravant pour Alger, Sansal a fait cette déclaration dans le magazine français d’extrême-droite « Frontières ».

Dans une lettre de juillet 2024 Emmanuel Macron annonce au roi Mohammed VI que la France reconnaît dorénavant la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Cette décision est reçue comme une insulte à Alger car Paris avait toujours gardé une position d’équilibre entre les deux pays concurrents du Maghreb. Cette question fait aussi l’objet d’âpres discussions à l’Onu. L’incarcération de Sansal intervient à la suite de cette bascule stratégique de la France en faveur de Rabat. La bronca algérienne s’explique par l’enchaînement des deux évènements.

En réalité, les relations entre Paris et Alger auront été orageuses dès le premier mandat de Macron. Le premier cycle remonte à la campagne électorale de 2017 où le futur chef de l’État avait qualifié la colonisation française « de crime contre l’humanité » devenant aussitôt le plus proche ami français d’Alger. En septembre 2021, c’est la douche froide : le Président français affirme que le « système politico-militaire » algérien s’est édifié sur « une rente mémorielle ». Associer le vocable économique de « rente » à la mémoire du passé colonial est une insulte aux yeux du régime algérien qui a construit son récit national sur la guerre d’indépendance et la dénonciation de la colonisation.

Pendant les trois décennies qui ont suivi la date charnière de 1962 (les accords d’Évian), la France a tenté de dépasser son histoire par l’oubli. Le résultat fut de rendre impossible tout rapprochement.

A partir des années quatre-vingt-dix, les gouvernements français de droite comme de gauche ont commencé à évoquer le poids du passé : ce dossier qui ne passait pas est alors devenu le sujet incontournable des relations franco-algériennes. A chaque rencontre Alger formulait des demandes d’excuses pour les crimes coloniaux. Pendant toutes ces années la mémoire est devenue le baromètre des relations entre les deux rives de la méditerranée. Mais il s’agit aussi d’une mémoire embrouillée car le passé colonial a maintes fois servi des intérêts de politique intérieure à Paris comme à Alger.

On a eu la preuve encore avec l’affaire Sansal. Place Beauvau, Bruno Retailleau voulait instaurer un rapport de force sur les Obligations de quitter le territoire (OQTF) pour amorcer son futur parcours électoral. Il n’aura réussi qu’à parasiter le dossier Sansal en ressortant les vieilles partitions des nostalgiques de l’Algérie française.

En arrivant à l’Élysée Macron parlait souvent de « dépassement » pour évoquer les blocages hérités de l’histoire. L’affaire Sansal aura montré que le sursaut ne s’est pas produit. Certes une commission composée d’historiens algériens et français est au travail sous la houlette de Benjamin Stora. Mais les meilleures restitutions historiques ne suffiront pas à apaiser la mémoire qui court dans l’inconscient collectif des opinions. Il faudra des gestes, un florilège de décisions diplomatiques, en clair des preuves tangibles pour attester que les temps ont changé.

Peut-être même faudra-t-il un jour défendre ce travail des historiens si d’aventure, après les prochaines échéances électorales, on en vienne à contester l’existence même du fait colonial Français entre 1830 et 1962.

Pierre Benoit