Paris-Londres : les limites d’une alliance stratégique ?

par Pierre Benoit |  publié le 13/07/2025

En échangeant des parapheurs avec le Premier ministre britannique le jeudi 10 juillet sur la base navale de Northwood, Emmanuel Macron n’a sûrement pas eu le sentiment d’écrire une page d’Histoire. Ce voyage à Londres restera pourtant comme une étape singulière dans la coordination des forces nucléaires françaises et britanniques.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer et Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse conjointe à la suite d'une réunion de la Coalition des volontaires sur une base militaire au siège de Northwood, dans le nord-ouest de Londres, le 10 juillet 2025. (Photo de Ludovic Marin / POOL / AFP)

En matière nucléaire, c’est le poids des mots qui compte et plus encore l’ambiguïté stratégique qui se dégage des plus belles formulations. On retiendra donc que les deux pays « s’accordent sur le fait qu’il n’existe pas de menace extrême contre l’Europe qui n’entrainerait pas une réponse des deux nations ». Un message envoyé à Moscou. Concrètement, un « groupe de pilotage nucléaire » va se mettre en place entre Paris et Londres. Il ouvre la voie à une planification d’opérations conjointes, mettant en jeu les forces sous-marines ou aériennes stratégiques des deux pays, à savoir les vecteurs portant des charges nucléaires.  

Les pessimistes liront dans cette évolution une simple mise à jour des traités de Lancaster qui régissent depuis 2010 la coopération de sécurité et de défense entre les deux pays. Les optimistes verront au contraire dans cette mise en pratique opérationnelle une étape vers d’autres coopération dans le domaine spatial, cyber ou industriel.

Au passage, Français et Britanniques annoncent la mise en production du missile « Scalp » qui trainait depuis un moment. Depuis la chute du mur de Berlin, les missiles d’une portée de plus de 250 km n’étaient plus à la mode dans les armées européennes. Avec la guerre en Ukraine, tout a changé.

Paris et Londres ont épuisé les stocks qu’ils détenaient en livrant discrètement à Kiev ceux qui leurs restaient. Pour les Ukrainiens ce type d’engin est indispensable pour frapper les forces russes le plus loin possible derrière les lignes de front.

Cette relance de la coopération stratégique s’inscrit dans un contexte international inédit. Plusieurs éléments sont à prendre en compte. D’abord les discussions initiées par la France pour faire élargir son parapluie nucléaire à d’autres pays européens. Malgré le rapprochement inquiétant amorcé par Trump vers Moscou, Londres n’a nullement l’intention de remettre en cause la « relation spéciale » qui existe entre la Grande Bretagne et les États-Unis depuis 1945 : la dissuasion britannique est et restera dans le cadre fixé par l’Otan.

Ensuite, comme la France, le premier ministre Starmer s’est engagé à porter à 3, 5% du PIB de la Grande-Bretagne l’effort de défense d’ici 2035. Enfin l’Allemagne, aujourd’hui dirigée par le conservateur Friedrich Merz, vient de conclure avec Londres un traité de défense inédit. On saura vite si la concurrence industrielle qui va sans doute découler de ces évolutions sera ou non un frein à la mise en place du meccano indispensable pour bâtir une Europe de la défense.

Face à la menace russe, tout est affaire de volonté politique. La preuve : la relance de la coopération militaire avec Londres s’est enclenchée malgré le Brexit, tout simplement parce que la France et la Grande Bretagne sont des puissances militaires et qu’elles ont une pratique de l’engagement dans les crises internationales.

Pendant la rencontre de Londres, Macron et Starmer ont parlé d’une même voix de la guerre en Ukraine. Depuis février, le projet d’une coalition des « pays volontaires » devant garantir le respect d’un futur cessez-le-feu entre Russes et Ukrainiens, mobilise les états-majors de quelques trente pays.

« Les plans sont prêts » assure Starmer, qui ajoute qu’un nouveau quartier général vient d’ouvrir à Paris. Au début de l’année on parlait de déployer 10 ou 15.000 hommes. À Londres, on a évoqué une force de maintien de la paix de 50.000 soldats, autrement dit l’équivalent d’un corps d’armée au grand complet.

Même avec l’apport de plusieurs contingents européens, l’effort qui devra être consenti par l’armée française sera considérable.  Avec la noria des rotations, c’est en effet au bas mot 70% des effectifs des forces françaises sous les drapeaux qui seront mobilisées dans cette perspective. Pour l’heure Macron et Starmer ont manifesté leur volonté de faire monter la pression contre Poutine pour « le forcer à se rendre à la table des négociations ». Pas sûr que de nouvelles sanctions puissent faire bouger le maître du Kremlin.

Pour clarifier davantage encore la situation vis à vis de l’opinion française, un homme qui ne s’était jamais encore exprimé depuis le début de la guerre en Ukraine vient de prendre la parole : le général Burkhard, chef d’état-major des armées, estime que « la Russie a ouvertement désigné la France comme son premier adversaire en Europe ». Il n’a pas dit cependant que le territoire national était directement visé.

Si aucun cessez-le-feu n’intervient à moyen terme, ou que le front ukrainien commence à s’effriter, quelle pourrait être la réaction de l’Europe devant un effondrement du régime de Kiev ? Ce contingent « des pays volontaires » pourrait-il alors se porter au secours de l’Ukraine ? Face à l’intransigeance de Poutine, la question devra tôt ou tard se poser…

Pierre Benoit