Pas de droit international sans la force
L’ordre international fondé sur le multilatéralisme, la liberté, la démocratie et le respect des droits humains fondamentaux a vécu. La défense de la démocratie n’ira pas sans l’acceptation des efforts nécessaires au sursaut de l’Europe et au redressement de la France.
À Davos, l’Alliance atlantique a une nouvelle fois affiché ses divergences. Dans une mise en scène ayant permis aux Américains et aux Européens de s’éviter, chacun a rappelé ses lignes rouges, tout en veillant à ne pas rendre irréversibles les vives tensions des dernières semaines.
Il est vrai que depuis l’arrestation spectaculaire, le 3 janvier dernier à Caracas, du tyran vénézuélien Nicolas Maduro, un sentiment de toute-puissance pousse Donald Trump aux pires excès. À l’écouter, rien ne pourra désormais s’opposer à sa volonté, à l’exception, nous dit-il, de sa propre morale.
Cela pourrait suffire à apaiser nos craintes si, de morale, il ne semblait pas singulièrement dépourvu. Or la force, instaurée comme la source unique de la légitimité des États, ne peut que conduire à la guerre, dans une rupture douloureuse et brutale avec les valeurs qui fondèrent la création des Nations unies, au lendemain de 1945 : l’ordre international fondé sur le multilatéralisme, la liberté, la démocratie et le respect des droits humains fondamentaux a vécu, sans qu’il soit encore possible de décrire celui qui le remplacera. Mais l’incertitude obscurcit le ciel chaque jour davantage, qui laisse planer sur l’avenir de l’humanité de très lourdes menaces.
Venezuela, Groenland, Ukraine : trois tests pour l’Europe
C’est donc dans un contexte où ne comptent que les intérêts de son clan, qui, pour lui, s’identifient nécessairement avec les intérêts de son pays, que le président des États-Unis multiplie les provocations à l’encontre des Européens. Par-delà la violence des propos et la brutalité des méthodes de Donald Trump, le basculement du monde auquel nous assistons révèle le cynisme des nouveaux empires, qui ne comprennent que le langage de la force. Sidérées, l’Europe et les nations qui la composent cherchent à tâtons leur chemin et tout indique qu’elles peinent à réviser leur vision du monde.
Pourtant, de leur aggiornamento dépendra leur capacité à maîtriser les risques qui pèsent sur la préservation de leurs intérêts souverains, mais aussi sur la liberté de leurs peuples. Les événements qui se sont récemment produits au Venezuela, la crise ouverte par les États-Unis sur la question du Groenland et les discussions en cours sur le contenu d’un éventuel accord de paix en Ukraine constituent autant de défis qui pèseront sur l’avenir du Vieux Continent. Ses dirigeants finiraient d’ailleurs par se perdre s’ils pensaient pouvoir faire l’économie de la lucidité, face à la dangerosité du monde qui se présente à eux.
Au Venezuela, l’intervention américaine a mis fin au règne d’un dictateur sans scrupule, qui entretenait les trafics, au seul profit d’une camarilla corrompue et au grand détriment des Vénézuéliens eux-mêmes, soumis depuis longtemps à une féroce répression ou bien forcés à l’exil. Nul qui est attaché à la démocratie et à ses valeurs ne pleurera la chute de Nicolas Maduro. Mais chacun qui croit aux règles du droit international ne pourra que déplorer qu’elles aient été bafouées, à l’occasion du renversement spectaculaire de son régime. Car l’histoire récente nous enseigne que la fin d’un dictateur ne conduit pas nécessairement à l’avènement de la démocratie.
Lorsque la chute des tyrans est engendrée par la force de puissances impériales ne dissimulant même pas leurs buts – la volonté de faire main basse sur les ressources naturelles d’un pays – ne rencontre aucune résistance, la plus grande confusion s’instaure. La violence menace et le droit se perd : les vieilles démocraties européennes font alors l’expérience que l’absence d’une capacité individuelle et collective de défense crédible, la faible compétitivité de leurs industries et la montée en leur sein de forces politiques désireuses de voir la construction européenne se dissoudre, les privent des attributs de la force.
De même, les retards pris par l’Europe dans la défense de ses intérêts souverains, la lenteur des décisions garantissant la crédibilité de sa capacité à assurer sa propre sécurité, auront contribué à affaiblir l’efficacité de sa réplique aux provocations de Donald Trump sur le Groenland. On peine en effet à imaginer qu’une atteinte portée par les États-Unis à la souveraineté d’un territoire relevant de celle de l’un des membres de l’Alliance atlantique – le Danemark en l’occurrence, de surcroît membre de l’Union européenne – puisse aboutir au maintien des solidarités qui furent à l’origine de la signature, le 4 avril 1949, du Traité de l’Atlantique Nord.
D’abord conçu pour défendre de toute agression extérieure les nations attachées aux valeurs du monde libre – au premier rang desquelles figurent les libertés démocratiques et la préservation des fondements de l’État de droit –, l’Alliance atlantique peinerait à survivre aux coups de boutoir de l’administration américaine à l’encontre de certains de ses membres. La prise de contrôle du Groenland par notre grand allié et la captation par lui des richesses de son sous-sol scelleraient de fait la fin de l’Alliance atlantique, dont les États-Unis ont par ailleurs besoin pour assurer leur propre sécurité, et qui assure une part importante de la prospérité de ses industries d’armement. Il serait par ailleurs paradoxal et dangereux d’administrer la preuve, à la face d’un monde devenu incertain, que les défis de sécurité les plus éminents ne parviendraient à être surmontés que dans la dissolution de l’Alliance politique et militaire conçue à l’origine pour en assurer la maîtrise. C’est en effet le monde libre, dans son ensemble, qui s’en trouverait alors durablement affaibli.
La guerre en Ukraine aura enfin démontré que la Russie de Poutine, à l’instar de l’Amérique de Trump, ne comprend que le rapport de force. Si la paix est si longue à venir à l’est de l’Europe, c’est précisément parce que le président des États-Unis a laissé accroire à son homologue russe qu’elle pourrait se conclure à ses conditions, c’est-à-dire dans la capitulation du peuple ukrainien face à son envahisseur. Il est donc logique, dans un tel contexte, que la Russie n’envisage aucun cessez-le-feu, aussi longtemps qu’une paix globale n’aura pas été négociée, qui viendrait consacrer l’annexion par elle de la Crimée et celle du Donbass, au-delà même des seuls territoires occupés par ses troupes.
Par ailleurs, il est fort probable que, dans un tel contexte, la force de réassurance, régulièrement évoquée par le président Macron, pour garantir le bon déroulement du processus de paix, ne parviendrait pas à se déployer, la Russie ayant opposé son veto à la présence des troupes de l’Otan sur le territoire de l’Ukraine. La fragilisation de l’Alliance atlantique, à la faveur de la crise déclenchée au Groenland, donnerait enfin à Poutine une marge de manœuvre supplémentaire, au grand détriment de notre sécurité collective.
Le sursaut européen et le redressement français
Face aux menaces qui montent, la défense de la démocratie n’ira pas sans l’acceptation des efforts nécessaires au sursaut de l’Europe et au redressement de la France, dont la position au sein de l’Europe est affaiblie par l’ampleur des déficits et des dettes et par le désordre institutionnel engendré par la dissolution. Il y faudra de la lucidité et du courage et le large rassemblement des Français. Car sans les attributs de la force, il est vain de prétendre à la défense du droit international.



