Perrineau : « Mélenchon ne peut pas gagner en 2027 »
Le politologue, professeur des universités, spécialiste de la sociologie électorale, ne croit pas à la possibilité pour le leader de La France Insoumise d’accéder au second tour de l’élection présidentielle. Démonstration, chiffres à l’appui.
Vous êtes convaincu que Jean-Luc Mélenchon ne sera pas au second tour de la présidentielle ?
Oui. S’il devait être candidat, ce serait la quatrième fois. Il s’est déjà présenté en 2012, 2017 et 2022 sans jamais réussir à figurer au second tour.
Pour l’atteindre lors de la prochaine élection présidentielle, il aurait fallu que La France Insoumise reste la formation dominante au sein de la gauche et que le candidat Jean-Luc Mélenchon améliore son image. Or, sur ces deux fondamentaux, c’est le contraire qui s’est produit. Le Nouveau Front Populaire a durablement éclaté, et tous les sondages d’intentions de vote, pour des législatives en cas de dissolution, placent les candidats du Parti Socialiste et de ses alliés devant ceux de LFI. Ainsi, celui de l’IFOP pour LCI du 7-8 octobre, met le PS à 17 % au 1er tour quand LFI n’atteint que 10 %.
Cela résulte du fait que l’image personnelle du leader de LFI et de son mouvement n’ont cessé de se dégrader fortement depuis deux ans. Dans la dernière enquête « Fractures françaises » que vient de publier la Fondation Jean-Jaurès, seulement 21 % des français considèrent que LFI est capable de gouverner le pays et ils ne sont pas plus de 23 % à penser que le parti est proche de leurs préoccupations.
En cela, LFI est très loin derrière le RN, qui obtient respectivement sur ces deux items 47 et 42 %. LFI est également loin des partis de gouvernement que sont LR et le Parti Socialiste qui récolte, lui, 30 et 32%.
Comment l’expliquez-vous ?
D‘abord en raison des comportements du patron de LFI qui ont accentué les traits négatifs de sa personnalité : l’autoritarisme, l’extrémisme, et la démagogie. On le voit bien dans l’enquête qui a été menée en mai 2024 par l’IFOP pour Sud-radio à propos du regard que les Français portent sur Jean-Luc Mélenchon. Très peu de traits de sa personnalité sont considérés comme positifs. Au contraire, les Français le trouvent inquiétant à 61 %, pas attaché aux valeurs démocratiques à 72 %, pas sympathique à 76 % et pas capable de gouverner à 79 %. Cette incapacité à gouverner n’est pas juste un sentiment à droite, elle est admise par tous les courants politiques : à 74% chez électeurs socialistes et à 71 % chez les écologistes.
Ce qui signifie que même à gauche, plus d’un électeur sur deux ne fait pas confiance à Jean-Luc Mélenchon. Au sein de la majorité présidentielle, ils sont 92%.
Ce qui le disqualifie pour gagner une présidentielle ?
Lors d’une présidentielle, l’électeur choisit quelqu’un à la fois proche de ses préoccupations et capable de gouverner.
Ce qui a changé depuis 2022, lorsqu’il avait recueilli 22 % des voix au 1er tour de la présidentielle, c’est que Jean-Luc Mélenchon est désormais beaucoup plus rejeté que ne l’est Marine Le Pen, alors qu’avant, c’était l’inverse. Cette inversion s’est imposée de manière très sensible. Or, on ne peut pas rassembler au second tour si l’on n’a ni la capacité à rassembler, ni à rassurer.
Quand cette image négative s’est-elle installée ?
Ces fondamentaux très négatifs se sont accumulés depuis 2022. Ils résultent à la fois des purges effectuées chez LFI avec l’éviction d’Alexis Corbière ou de Clémentine Autain. Mais aussi, bien sûr, des hésitations de Jean-Luc Mélenchon à qualifier le Hamas d’organisation terroriste, tout comme de son ambiguïté sur l’antisémitisme après son refus de participer à la manifestation du 12 novembre 2023.
Le caractère excessif du personnage, ses querelles permanentes avec les journalistes, dont l’un à qui il a fait un doigt d’honneur, sa demande de destitution du président de la République alors qu’il n’y a aucune raison de le destituer, tout cela n’est pas sérieux. C’est de la démagogie à l’état pur.
C’est une attitude extrêmement populiste que même le Rassemblement National hésite à adopter puisqu’il ne demande pas la démission du président de la République alors qu’il dit la souhaiter. LFI déborde le RN sur le populisme. En cela, il sort de la culture de la gauche traditionnelle où les partenaires qui la composent sont dans une situation d’équilibre où ils se respectent et ne s’insultent pas.
Avec le Nouveau Front Populaire, Jean-Luc Mélenchon a donné l’impression de toujours vouloir imposer sa loi, son programme et sa stratégie pour Matignon. À contre-courant d’une gauche unitaire et attractive. Or, la gauche a toujours gagné avec un candidat modéré : François Mitterrand contre Georges Marchais, François Hollande contre Jean-Luc Mélenchon ; un candidat qui s’est imposé contre les extrêmes dans sa posture politique et économique.
Désormais, Jean-Luc Mélenchon fait encore plus peur que Marine Le Pen, et cela le disqualifie pour l’emporter.
Mais il conserve la force de son noyau dur…
La radicalisation de sa stratégie politique est évidente depuis le 7 octobre 2023. Il s’appuie sur un entourage comme Rima Hassan, qui est sulfureuse, ou Louis Boyard qui est incertain. Il est dans l’extrémisation et il joue la rue contre les urnes, ce que n’aime pas la gauche plus modérée à l’instar des socialistes et même des communistes.
Parmi ceux qui ont voté pour lui en 2022, il a perdu un électeur sur deux. Sur 100 % de ses électeurs, quand on leur demande aujourd’hui si Jean-Luc Mélenchon est un atout ou un handicap pour permettre à la gauche de revenir au pouvoir, ils répondent à 49% qu’il est un atout et à 51% qu’il est un handicap selon le sondage IFOP de mai 2024. Ce qui est nouveau.
Donc, les circonstances ne lui sont pas favorables ?
En 2022, il n’y avait pas de candidat de gauche crédible, qui ait réussi à attirer les électeurs socialistes et les écologistes. Il faut espérer que cette fois, les socialistes, les sociaux-démocrates auront un candidat qui tienne la route comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande.
En conséquence, dans les intentions de vote aux législatives, parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, seulement 36% de ceux qui ont voté pour lui en 2022 voteraient de nouveau LFI cette fois-ci, et 41 % voteraient pour le PS ou Place Publique. Le rapport de forces s’est profondément dégradé. Et … 10 % d’entre eux voteraient pour le Rassemblement National. C’est d’ailleurs dans cet électorat-là, ex-LFI, que le RN a aussi gagné 10 % depuis ses 23 % de 2022.
Jean-Luc Mélenchon s’est enkysté dans une clientèle dont il ne parvient plus à sortir : les jeunes des quartiers, les étudiants et les musulmans. Ainsi, les jeunes de 18 à 24 ans se prononcent pour lui à 24 %, les musulmans à plus de 50 %. Selon le sondage IFOP-La Croix, 62% des musulmans ont voté pour LFI aux élections européennes de juin 2024.
Or, cet électorat n’est ni très nombreux, ni très fiable. Il ne va pas forcément beaucoup voter. Ses autres électeurs sont les professions intermédiaires du secteur public. Globalement, il s’enferme. Plus il en rajoute sur Gaza et Rima Hassan, plus il s’enferme et se coupe de la gauche universaliste et humaniste chez qui le vote communautaire ne passe pas.
C’est vrai, il est un candidat qui a un talent de campagne, et un orateur qui crée des dynamiques électorales. Mais il part d’un noyau bas, de 10-12 % qui n’est pas une base formidable. La dernière fois, il n’y est pas arrivé.
S’il parvenait d’un cheveu au second tour, il serait battu à plate couture par le RN.
Mais la quatrième fois peut être la bonne ? L’expérience paye…
Le PS est nettement devant lui. Il n’est pas le candidat des couches populaires : il n’y obtient qu’un score de 10 à 12 % comme le reste. LFI est un parti de cadres moyens où le secteur public domine, un parti de fonctionnaires. Dans cette population, il est à 16 %.
Il faut ajouter à cela l’usure de la classe politique. Le rejet massif de toute la classe politique est un handicap pour ceux qui sont depuis trop longtemps dans le paysage. Au contraire, les nouveaux venus bénéficient d’un avantage même s’ils ne sont pas toujours très convaincants.
Ainsi s’analyse le phénomène Retailleau qui est une nouvelle tête.
Lui se présente pour la quatrième fois et pourtant quelle est son expérience ? Il a été ministre à des postes secondaires, il a compté dans l’appareil du Parti socialiste où il a occupé quelques fonctions d’élu local mais jamais à la tête de grandes collectivités. Il a surtout construit des appareils, de l’OCI trotskiste au mouvement LFI d’aujourd’hui, où être inscrit ne coûte rien et donc on ne sait pas combien ils sont. Son expérience est avant tout celle d’un homme d’appareil qui détruit toute expression plurielle comme avec les purges au sein de LFI.
Il a assuré sa succession avec Manuel Bompard ?
Manuel Bompard est un bon successeur à Marseille où il s’est fait élire dans l’ancienne circonscription de Jean-Luc Mélenchon. Mais il représente politiquement, avec sa manière de parler et de se comporter, trop la voix de son maître.
Qui alors pour la présidentielle ?
Dans l’espace central, parmi les jeunes, celui qui incarne le renouveau peut être Sébastien Lecornu s’il continue à franchir les obstacles. Bruno Retailleau est en grande difficulté surtout à cause de Laurent Wauquiez et de l’alibi Le Maire qu’il a pris pour sortir du gouvernement, qui n’est pas crédible. Edouard Philippe paraît davantage dans le jeu tandis que Laurent Wauquiez n’existe pas dans la course à la présidentielle. Tout comme Gabriel Attal, qui y est de moins en moins.
A gauche, il y a Raphaël Glucksmann bien sûr. Alors qu’Olivier Faure est trop loin : il est un homme d’appareil plutôt qu’un présidentiable. François Hollande fait mieux que Faure, il reste dans la course avec le handicap de ne pas être neuf et de ne pas avoir été dans le jeu de 2022. Mais il ne faut pas l’écarter.
Et entre Marine Le Pen et Jordan Bardella ?
Les deux sont placés de façon à peu près équivalente, il se tiennent. Lui est un peu au-dessus d’elle mais pas grand-chose ne les différencie. Le duo semble fonctionner, y compris dans la répartition des rôles : Marine Le Pen décide de ce que doit faire Jordan Bardella. Elle reste la patronne du mouvement même empêtrée dans ses affaires judiciaires. Lui bénéficie d’être à la tête du RN, le parti fait sa force. Le RN est un parti perçu comme bien organisé : il assure le renouvellement des générations. Jean-Marie Le Pen a transmis à sa fille qui transmet à un plus jeune. Ce qui participe à son image de capacité à gouverner.
C’est un échec pour LFI qui devait réussir sa mutation de parti protestataire et s’est au contraire enfermé dans la protestation catégorielle.
Le RN est plus calme. Où est la stratégie de la cravate de LFI ? LFI est devenu un parti plus populiste que le RN.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



