Pétrole russe : le bal des Tartuffe
À l’ONU, Donald Trump a exhorté l’Europe à cesser ses achats d’hydrocarbures à la Russie, ce qu’elle cherche à faire officiellement. Mais dans ce dossier, c’est surtout l’hypocrisie qui sert de combustible.
Fustigeant l’Europe à la tribune de l’ONU, le 23 septembre, à propos de ses achats d’hydrocarbures à la Russie qui alimentent son effort de guerre, Donald Trump aurait dû pointer le gaz plutôt que le pétrole. Les importations d’or noir en provenance de Russie ne représentent plus que 3% du total, contre 27% avant l’agression de l’Ukraine. En revanche, l’Union européenne s’approvisionne toujours pour 19% de ses besoins en gaz auprès de la Russie. C’est moins que les 45% enregistrés avant 2022, mais l’UE doit encore trouver à diversifier ses importations.
Le gaz russe n’emprunte pas seulement le gazoduc qui, traversant la Turquie et les Balkans, dessert notamment la Hongrie, la Slovaquie. L’UE recourt également aux importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe réinjecté dans le réseau européen à partir des installations portuaires espagnoles, belges, néerlandaises ou françaises équipées pour réaliser cette opération. Consciente de cette incohérence, la Commission européenne met la pression sur les pays membres pour accélérer l’élimination du GNL russe. Déjà, en mars dernier, de nouvelles restrictions avaient été prises. « Il est temps de fermer le robinet », a déclaré la présidente de la Commission Ursula von der Leyen le 19 septembre en présentant le dix-neuvième train de sanctions contre la Russie. L’arrêt des achats de GNL russe devrait intervenir dès le 1er janvier 2027, soit un an plus tôt que prévu en mai dernier. Bien tardivement, tout de même.
Donald Trump peut se frotter les mains. Car dans l’accord sur les tarifs douaniers conclu fin juillet entre les États-Unis et l’Union européenne figure un volet énergétique dans lequel l’UE s’engage à acheter pour 750 milliards de dollars d’hydrocarbures sur trois ans aux États-Unis. Soit quelque 250 milliards de dollars par an, correspondant à près de quatre fois le montant des importations de pétrole et de gaz américains (65 milliards de dollars) en 2024, composées de deux tiers de pétrole et d’un tiers de GNL. Pour les spécialistes, une telle progression se heurte à la capacité des infrastructures américaines qui ne permettraient pas, actuellement, de faire face à un quadruplement des achats européens. En outre, chaque pays de l’Union ayant la maîtrise de ses approvisionnements et les fournisseurs américains étant des compagnies privées, les engagements ont avant tout une valeur politique.
Mais le président américain qui apprécie peu les initiatives européennes, n’a pas boudé son plaisir de renvoyer l’Union à ses contradictions. Et tant pis pour la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre : l’empreinte carbone du GNL – avec les opérations de liquéfaction, de transport et de regazéification) est 2,5 fois plus élevée que celle du gaz transporté par gazoduc, indique le cabinet Carbone 4. Mais on a bien compris que, pour le président américain, tout ce qui touchait au changement climatique procédait de « la plus grande arnaque jamais menée contre le monde ».
Le dossier énergétique de l’Union européenne n’est toutefois pas vraiment limpide. Car même si l’Union européenne a quasiment cessé ses achats de pétrole à la Russie, Moscou profite malgré tout de ses débouchés en Inde et en Turquie, voire en Chine, pour que ses hydrocarbures, traités et raffinés par ces pays, reprennent le chemin de l’Europe dûment estampillés turcs ou indiens. C’est ainsi que l’Inde, par exemple, a vu ses importations de pétrole russe doubler pour pouvoir les réexporter sur l’UE.
Pour lutter contre cette forme de commerce triangulaire, Ursula von der Leyen souhaite accroitre les sanctions contre la flotte de « pétroliers fantômes », estimée à plus de 560 bâtiments selon la présidente de la Commission, grâce auxquels Moscou contourne les interdictions. La bataille de l’énergie est une partie intégrante de l’affrontement entre les blocs. Les États-Unis, devenus premiers producteurs mondiaux de pétrole, comptent bien en tirer profit. Donald Trump, à l’ONU, n’a pas ménagé ses offres de service… jusque dans le charbon.



