Pierre Nora, la libre intelligence et l’exigence bienveillante

par Jérôme Clément |  publié le 03/06/2025

Jérôme Clément salue son ami Pierre Nora, historien engagé, figure intellectuelle française et maître à penser librement…

Pierre Nora est décédé à l'âge de 93 ans, a annoncé sa famille à l'AFP le 2 juin 2025. Le président François Hollande avait remis la médaille de « Grand officier de la Légion d'honneur » à l'historien Pierre Nora à l'Élysée à Paris le 9 décembre 2013. (Photo prise lors de la décoration de la Légion d'honneur / MICHEL EULER / POOL / AFP)

J’ai connu Pierre Nora lorsque j’étais étudiant à Sciences-po. Il dirigeait une conférence de méthode pour préparer l’ENA sur la culture générale. C’était en 1966, il avait une trentaine d’années et discutait avec flamme avec des jeunes gens ambitieux, cherchant à rejoindre l’école du pouvoir.

Nous avons tout de suite sympathisé, dans des controverses passionnées; je me souviens de l’une d’elle sur le rôle des intellectuels dans la société, de son discours enthousiaste sur Zola, qu’il considérait comme le premier à s’être engagé dans la vie publique,- « J’accuse »- inventeur d’une fonction sociale qui sera l’un des marqueurs du 20ème siècle. Il m’a fait découvrir Gramsci, et le fait que le combat politique passait d’abord par celui des idées. L’intellectuel structure la réflexion collective, permet au politique de traduire en actes les justes causes. Il est là pour éclairer le débat, et dire sa vérité.

Pierre Nora me fascinait par l’éclat de ses yeux bleus, ce regard magique, son sourire à la fois malicieux et bienveillant, son intelligence et sa culture curieuse de tout, soucieux de transmettre, discuter, argumenter et sa générosité dans l’attention qu’il portait à chacun de se élèves, pour convaincre, former, et lui-même s’enrichir de nos questions et façons de penser.

La guerre d’Algérie n’était pas loin. La passion était là, chez Basile, le café du coin, autour d’une table, où nous poursuivions sans fin d‘interminables discussions sur les grands sujets du moment, la gauche évidemment, son avenir d’abord, sa gestion du pouvoir ensuite, ses erreurs et ses succès. Il était sans concessions, mais son jugement appuyé sur des valeurs sûres remettait les idées en place. Apprendre à penser : ce n’est pas si simple, je le dois largement à Pierre Nora.

Pierre Nora est devenu à la fois mon ami et surtout mon maître. Il l’est resté toute ma vie.
Nous avons cheminé ensemble depuis lors, lui, attentif à ce que je devenais, mes engagements socialistes, les batailles politiques et culturelles, moi, bouillonnant, lui racontant ce que vivais, pour qui et pour quelles causes je m’engageais, j’avais besoin, toujours, de son regard bleu acéré, de ses conseils, de son jugement : son enseignement était devenu des travaux pratiques.

Je suivais ses publications, la grande aventure des Lieux de mémoire, tous ses livres d’historien, et surtout la création du Débat, l’une de ses créations majeures qui lui permettait d’être précisément avec Marcel Gauchet, le garant du rôle des intellectuels dans la société.

Quel rôle il a joué alors ! Nous nous sommes fâchés quelques temps, pour un article très critique sur Arte qu’il a publié sans m’en prévenir, mais l’amitié a repris le dessus après quelques temps et nous avons poursuivi notre discussion, parfois animée, notamment sur l’Histoire globale de la France de Patrick Boucheron, lui contre, moi pour.

Et puis, il y avait la vie, sa maison à la campagne, refuge de la tribu Nora, son neveu Olivier, devenu mon ami, l’arrivée d’Anne Sinclair qui a illuminé toutes ses dernières années.
Pierre Nora a bien vécu, l’homme et l’œuvre constituent une remarquable réussite, malgré les difficultés de l’enfance, la judéité, l’Algérie, et toutes celles qui émaillent une vie d’homme, mais il a marqué son époque, s’inscrivant dans l’histoire qu’il a tant servi et aimé, et parmi ces grands intellectuels dont il parlait avec tant de convictions, déjà, jeune homme sur les bancs de l’université.

Jérôme Clément

Editorialiste culture