Pologne : ce n’est pas l’économie, idiot !

par Laurent Joffrin |  publié le 03/06/2025

On attribue parfois la montée générale des parti nationalistes aux difficultés sociales et économiques engendrées par les soubresauts de l’économie de marché et le la mondialisation. Le cas polonais montre que l’affaire est tout autre…

Laurent Joffrin

L’apostrophe est restée célèbre. Pendant la campagne de 1992, qui avait naguère conduit à l’élection de Bill Clinton, un conseiller du futur président avait apposé une affiche au siège de campagne : « C’est l’économie, idiot ! » (« it’s the economy, stupid ! »). Il voulait dire par là que le démocrate gagnerait en se concentrant sur les questions économiques et sociales, ce qui lui permit de battre le président sortant George Bush.

Aujourd’hui, un autre conseiller cherchant un moyen de battre l’extrême-droite dans nos démocraties pourrait inscrire sur l’affiche la phrase inverse : « Ce n’est pas l’économie, idiot ! » L’élection présidentielle polonaise de dimanche dernier, qui a vu l’élection sur le fil de Karol Nawrocki, candidat d’extrême-droite soutenu par le PIS, le grand parti nationaliste polonais, en est l’illustration éclatante.

L’économie polonaise est en effet l’une des plus florissantes d’Europe. Depuis sa sortie du communisme, la Pologne a connu une réussite exceptionnelle : taux de croissance élevé, supérieur à la moyenne européenne, augmentation rapide des salaires, baisse spectaculaire du chômage, etc. Son intégration à l’Union européenne lui a procuré des subventions décisives et l’investissement étranger a suivi. Pourtant ces « trente glorieuses » polonaises ont été marquées par la force continue et menaçante de forces nationalistes conservatrices et régressives. Cherchez l’erreur…

Hypothèse dérangeante, notamment pour une gauche encore prompte à attribuer aux forces sociales et économiques un rôle décisif dans la vie politique : si l’extrême-droite domine, c’est en raison de facteurs culturels et sociétaux et non seulement en raison des injustices sociales. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour les désigner : il suffit d’écouter le discours de Nawrocki, conforme en cela à celui de la plupart de ses homologues national-populistes dans le monde.

Il a fait campagne principalement sur trois thèmes : l’immigration (ukrainienne en l’occurrence, mais aussi en provenance de pays musulmans), avec la mise en avant d’une « préférence nationale » ; l’identité du pays (fantasmée à vrai dire, puisque la Pologne s’est rapprochés de l’Europe de l’Ouest dans ce domaine) ; les mœurs traditionnelles enfin, c’est-à-dire le refus de l’avortement pour les femmes dans un pays très catholique et la lutte discriminatoire contre les minorités LGBT+, utilisées comme épouvantails.

On remarquera que ces thèmes forment en fait le véritable socle commun qui unifie les nationalistes du monde entier, dans des pays à la situation sociale, économique ou géopolitique totalement disparate (de Modi en Inde, à Trump aux États-Unis, de Meloni en Italie à Milei en Argentine, de Faraje en Grande-Bretagne à Orban en Hongrie ou Poutine en Russie), le tout au service d’une vision négative de la mondialisation, d’un refus du progressisme occidental, et d’une conception autoritaire du gouvernement.

Si bien qu’une hypothèse se dégage : le camp progressiste aura beau améliorer la situation économique ou sociale (s’il y parvient…), tant qu’il laissera de côté ces questions d’ordre culturel (au sens large), il restera en position de faiblesse. Avant de gagner la guerre économique, il faut gagner la guerre culturelle. Ce qui suppose la construction d’une doctrine solide en matière d’immigration, d’identité nationale ou d’évolution des mœurs qui soit une alternative aux conceptions rétrogrades du camp nationaliste, mais qui en rallie aussi une majorité d’électeurs.

Laurent Joffrin