Pologne, miroir de l’Europe

par Boris Enet |  publié le 30/05/2025

Le candidat européen Rafal Trzaskowski bénéficiera-t-il d’un sursaut démocratique lors du second tour, dimanche 1er juin ? Quoi qu’il advienne, ce qui se joue à Varsovie est un nouveau révélateur des paradoxes européens.

Rafal Trzaskowski, maire de Varsovie et candidat de la Coalition civique, à Gdansk, en Pologne, le 30 mai 2025. (Photo by Mateusz Slodkowski / AFP)

De Paris, on pourrait croire que ce scrutin se résume à une galerie de monstres. Aux côtés du candidat soutenu par le très conservateur et eurosceptique PiS, Karol Nawrocki tutoyant les 30% des suffrages, on trouve le libertarien nationaliste Slawomir Mentzen à 15%, le nationaliste antisémite, anti ukrainien et homophobe Braun à plus de 6%. Et encore, n’évoque-t-on pas les choix des 18-29 ans sans quoi on resterait durablement sous la couette.

Les commentateurs avisés expliquent ces scores par des propos entendus ailleurs sur le vieux continent : essoufflement du bipartisme entre les nationaux catholiques du PiS et les partisans de la coalition civique de Donald Tusk, place préoccupante prise par les réseaux sociaux autrement plus efficients que les débats télévisés d’antan et avènement de la post-vérité avec des bulles informationnelles ne permettant plus de faire société.

Si ces caractérisations sont polonaises, force est de constater qu’elles se répètent en Europe et plus généralement dans les démocraties occidentales. Les vieux démons remis au goût du jour hantent à nouveau les démocraties parlementaires sans qu’à ce jour, elles ne basculent de manière irréversible et homogène. Malik Henni et Laurent Joffrin revenaient de concert sur l’offensive réactionnaire en cours en matière de révisionnisme scientifique et environnemental. Des néonicotinoïdes aux ZFE et même aux normes de construction immobilières résilientes au réchauffement climatique, une partie des droites sous influence de l’extrême-droite et des populistes des deux rives, précèdent parfois les lobbys meurtriers au nom d’un court-termisme économique, réputé électoralement payant.

Les paradoxes n’en sont pas effacés pour autant. Car, fort heureusement, la patrouille européenne veille, capable de rappeler la règle commune, son objectif et les engagements pris. En sus de la séparation des pouvoirs, l’ordre judiciaire, au nom de l’État de droit, de Washington à Paris, de Bucarest à Varsovie, n’autorise pas tout et n’importe quoi. Une incontestable protection nous évitant le chaos des années 1930, faute d’engouement collectif progressiste. Est-ce durable ?

Les populistes abusent de l’argument incriminant un pouvoir des élites, coupé des réalités pratiques du quotidien. Utilisé par Trump et sa garde rapprochée qu’elle soit d’obédience fasciste ou libertarienne, G. Simion a servi les mêmes recettes il y a quinze jours à Bucarest sans succès pour ravir la présidentielle. Marine Le Pen, avec le soutien de Steeve Banon, a tenté la même rengaine pour justifier l’escroquerie en bande organisée au Parlement européen avec un échec à la clé. De quel côté la Pologne penchera-telle sachant que son poids démographique et les initiatives prises aux côtés de Berlin et Paris dans la défense européenne en font désormais un acteur de premier plan ?

La société polonaise longtemps structurée par un catholicisme réactionnaire tout puissant, depuis la résistance au totalitarisme stalinien, en passant par l’antisémitisme et le refus des réformes sociétales, n’échappe pas à une sécularisation tardive. Malgré son caractère répressif et restrictif, le PiS n’a pas pu mener à terme son projet de contrôle du corps des femmes. En délicatesse avec les instances européennes jusqu’en 2023, la société polonaise a trouvé les ressources de son émancipation en même temps que l’élection de Donald Tusk.

C’est la même société qui enverrait aujourd’hui une coalition d’extrême-droite radicale, en prévision des législatives de 2027. Car, autre leçon polonaise et européenne, en se « recentrant » et en jouant l’enracinement dans les institutions, le PiS a libéré des espaces sur sa droite, à la manière du RN, jugé trop mou par les identitaires français et autres confréries pétainistes.

En attendant sans sérénité le verdict de dimanche à Varsovie, la bataille démocratique polonaise passe par la défense du cadre européen. Cette exigence s’impose partout sur le continent. Elle dessine en filigrane les alliances du moment, à gauche et au centre. Il n’existe pas d’autre solution pour éviter les régressions.

Boris Enet