Portables : interdit d’interdire ?
Plusieurs rapports le montrent : hautement addictive, l’utilisation des réseaux sociaux via le téléphone portable risque d’aboutir à une catastrophe sanitaire majeure. Faut-il rester inerte ?
Les rapports se suivent et se ressemblent. Après la commission d’enquête parlementaire sur TikTok, vient le rapport de l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire), fruit de cinq années de travail mené par un comité d’experts pluridisciplinaires. Tous concordent : nous avons mis dans les mains des enfants et des jeunes adolescents un engin qui les abêtit profondément, qui peut les rendre dépressifs, et qui multiplie les phénomènes de cyberharcèlements dont sont majoritairement victimes les filles. Scroller plusieurs heures par jour ? C’est un passeport pour la désocialisation, la perte de concentration, l’accoutumance à des contenus violents qui heurte des esprits en maturation. À haute intensité, l’usage du portable est comparable à celui d’une drogue dure.
Depuis plusieurs années, nos sociétés européennes ont traité ces maux dans le cadre scolaire. Sensibilisation au cyberharcèlement, signalements à la plate-forme Pharos, ou éducation aux médias. On veut faire la différence entre l’outil et son utilisation, le débat est vieux comme le monde. Mais si les intentions sont louables, rien ne freine l’arrivée toujours plus précoce des portables dans les mains des enfants.
Agir vite
À la faveur d’une prise de conscience collective, plusieurs projets de loi proposent de proscrire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et d’interdire l’usage des portables au lycée. Du parti présidentiel au député socialiste Delaporte du Calvados, les analyses ne portent plus sur la nécessité d’agir mais sur le bon dosage des mesures.
Les expériences australiennes sont contrastées après l’interdiction de l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Meta, maison mère de Facebook et Instagram, a ainsi bloqué 544 000 comptes, évitant l’amende corsée prévue par le législateur australien. Mais les moyens de contournement sont légion pour un secteur sans foi ni loi. En France, les expérimentations « portables en pause » dans l’enceinte scolaire aboutissent à des résultats contrastés. Les adultes encadrants invoquent les difficultés pratiques, les associations de parents d’élèves, dont la FCPE, approuvent l’initiative tout en insistant sur l’apprentissage nécessaire de la citoyenneté. Et selon une coutume désormais prévisible, les organisations syndicales sont vent debout. Les jeunes, enfin, admettent l’utilité de l’interdiction pour les autres, mais pas pour eux-mêmes.
Enfants en danger
La mesure est bien sûr difficile à faire respecter par les personnels d’éducation, au moment où l’irrationnelle pression des parents les conduit à vouloir connaître en permanence la position GPS de leur progéniture rendant l’application difficile. Pourtant, au regard du drame sanitaire annoncé, des constats scientifiques établis, et du péril démocratique qui se trame, l’interdiction est une mesure de salubrité publique, en attendant que l’Union européenne s’accorde pour s’en prendre aux vrais fauteurs de troubles, ces rentiers du chaos que sont les plateformes numériques et les géants du secteur.
Les plus optimistes ne manqueront pas de souligner que les régulations adviennent avec le temps et que le phénomène n’est pas nouveau. Mais les dégâts humains engendrés touchent cette fois-ci une jeunesse abîmée, transformée en proie. Face au slogan obsolète selon lequel il est « interdit d’interdire » et l’injonction du marché – « enrichissez-vous ! » – l’intérêt supérieur des jeunes générations commande d’agir en dépit des objections.



