Portugal : président socialiste, percée de l’extrême droite

par Pierre Benoit |  publié le 10/02/2026

Le socialiste Antonio José Seguro l’a largement emporté au deuxième tour de l’élection présidentielle portugaise avec 66,8 % des suffrages face à son challenger populiste à 33,2 %. Mais ce dernier marque des points…

Le président portugais nouvellement élu, le socialiste Antonio José Seguro, le 8 février 2026. Le candidat de centre-gauche a remporté l'élection présidentielle portugaise face à un candidat d'extrême droite. (Photo Adri Salido / Anadolu via AFP)

Trois éléments expliquent le score sans appel du socialiste. Il a d’abord bénéficié d’une forte mobilisation électorale. Ensuite, il a accentué le discours rassembleur qui lui avait si bien réussi au premier tour. Après avoir quitté la vie politique pendant une décennie, devenant un temps enseignant à Lisbonne, l’ancien secrétaire général du Parti socialiste n’a cessé de rappeler son attachement aux valeurs de la démocratie.

Une victoire socialiste au second tour

Pour illustrer la « rupture » qu’annonçait son adversaire, il n’a pas hésité à évoquer la « révolution des œillets » d’avril 1974. Ce rappel du renversement par l’armée de la vieille dictature salazariste a fonctionné bien au-delà des générations témoins de l’événement, lui permettant ainsi de réunir des voix dans un arc de cercle allant du centre droit à l’extrême gauche.

Dernier élément, l’élimination du parti social-démocrate (PSD) au premier tour a créé un appel d’air en faveur de Seguro. Le Portugal est dirigé par un gouvernement de centre droit minoritaire formé par une coalition réunissant deux formations, le Parti populaire et le PSD. Pour chaque projet de loi, le Premier ministre Luis Montenegro doit avoir l’appui des socialistes ou de l’extrême droite, en l’occurrence le parti Chega (« Assez ») d’André Ventura. Or, Luis Montenegro a disparu de la campagne électorale et il n’a donné aucune consigne de vote pour le second tour.

La victoire du socialiste Seguro est d’autant plus remarquable que le Parti socialiste était arrivé en troisième position aux dernières élections législatives de mai 2025. Ce succès conjugue en fait un vote utile à gauche et un rejet de la haine de la part de la droite libérale. L’arrivée d’un socialiste à la tête du pays permettra ainsi à l’équilibre des pouvoirs de fonctionner, même si les attributions du chef de l’État sont plutôt symboliques.

Chega consolide sa percée

Cette bonne nouvelle ne gomme pas pour autant l’autre réalité du scrutin : la confirmation de l’ancrage solide de l’extrême droite portugaise. Le parti Chega d’André Ventura vient en effet d’améliorer son score des législatives de l’année dernière, passant de 22,76 % à 33,2 %. À la tête de la seconde formation politique de l’assemblée, André Ventura aura les moyens de dicter son tempo au Premier ministre Luis Montenegro. Il y a fort à parier qu’une recomposition va s’enclencher autour de la formation populiste.

Depuis 2019, le parti Chega pourfend la corruption des élites et surfe sur un thème central : la rhétorique anti-immigrés a envahi l’arène politique, elle propulse le candidat antisystème André Ventura. On a vu dans ce scrutin qu’elle ronge le vote de centre droit jusqu’à le rendre plus volatil. Au Portugal, les immigrés sont en grande partie issus des anciennes colonies, angolaise ou mozambicaine, devenues indépendantes après la révolution des œillets. L’immigration a changé d’échelle en moins de dix ans, passant de quelque 600 000 à plus de 1,5 million aujourd’hui.

Une nouvelle forme de cohabitation va se mettre en place à Lisbonne. Ventura affiche son ambition de fracasser la vieille droite portugaise : il sera tenté de bloquer la machine parlementaire pour montrer qu’il est en mesure de dynamiter le système. Dans cette perspective, le nouveau président devra se positionner au centre du jeu politique.

Salaires, logement, jeunes diplômés : les fragilités

Un véritable boom économique s’était emparé du Portugal après son entrée dans l’UE en 1986. Comme en Espagne, les fonds européens ont transformé les infrastructures du pays et fait naître une classe moyenne importante. Cette étape marque le pas aujourd’hui, comme l’attestent les difficultés des nouvelles générations de jeunes diplômés à trouver des emplois en rapport avec leur niveau d’étude. Malgré cela, le Portugal affiche une croissance soutenue avec un PIB en hausse de 3,8 % par an, contre 2,6 % en moyenne dans le reste de l’UE. Deux points noirs sont souvent cités dans les sondages d’opinion : le niveau des salaires par rapport au standard européen avec un Smic à 1 000 €, soit 30 % inférieur au voisin espagnol. Seconde difficulté, la flambée des prix de l’immobilier avec une hausse de 17 % en 2025.

Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite se développe. Depuis un an déjà, Chega est la seconde force parlementaire du pays. Ventura surfe sur les frustrations survenues bien après l’intégration à l’UE. On observe le même phénomène en Espagne avec la percée du parti néo-franquiste Vox. Si la gauche veut rester influente dans la péninsule ibérique, elle devra apporter des réponses originales aux difficultés des générations qui n’ont connu ni Salazar ni Franco.

Pierre Benoit