Pour l’Europe, s’armer ou disparaître
Washington et Moscou affichent leur volonté de régler les conflits en Europe en excluant l’UE des négociations. D’où l’impérieuse nécessité pour les vingt-sept de poursuivre leurs efforts communs dans le domaine de la Défense.
« Si tu veux la paix, prépare la guerre » : ainsi se résume le principe de la dissuasion. Quel que soit le sort réservé au plan de paix soumis à l’Ukraine, l’Union européenne ne devra donc pas relâcher son effort de réarmement. Non seulement à cause du bellicisme de la Russie, mais aussi de l’isolationnisme de plus en plus revendiqué des États-Unis. Le virage américain avait été amorcé en pointillé sous les deux derniers présidents démocrates ; il a été amplifié sans équivoque avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Dans ce contexte d’incertitude sur l’avenir du parapluie américain au sein de l’Otan, l’Europe doit s’affirmer, notamment à travers les moyens qu’elle consacre à sa défense. Elle s’y emploie : en deux ans, les dépenses des vingt-sept sont passées de 240 milliards d’euros en 2022 à 326 milliards en 2024, selon l’Agence européenne de défense (AED) citée par le site Euractiv. Avec les progressions attendues en 2026, la somme des budgets défense de l’UE aura progressé de quelque 50% en seulement quatre ans.
En France, le projet de loi de finances pour la Défense en 2026, dans sa forme initiale, prévoit une augmentation de 6,7 milliards d’euros (soit 3,5 milliards de plus que ne le prévoyait la loi de programmation militaire), portant le budget à 68,4 milliards. En Allemagne, où la stratégie est bouleversée face à un péril nouveau, pas moins de 108 milliards d’euros seront investis l’an prochain dans les forces militaires qui deviendront les plus puissantes de l’Union. La Pologne, membre le plus volontariste de l’UE, augmentera son effort à 4,7% de PIB, soit à près de 47 milliards d’euros, grâce à la hausse d’un impôt sur les banques. L’Italie, en retard, a décidé une progression plus de 7% l’an prochain, portant son budget à plus de 30 milliards. En Finlande, le budget défense a progressé de 50% en deux ans. La majorité des autres membres suivent. Le mouvement est soutenu par la Commission européenne qui a débloqué en mai dernier une enveloppe de 150 milliards dans son plan SAFE pour permettre aux États membres d’emprunter à un taux préférentiel pour l’achat de matériels comprenant au moins 65% de composants européens. Cela pour réduire la dépendance de l’UE aux matériels américains, qui représentent quelque 60% de ses achats et que Bruxelles souhaite réduire à 45%. L’Union est d’ailleurs parvenue, à la mi-octobre, à bâtir le programme EDIP d’aide à l’industrie de défense pour le lancement de nouveaux projets.
La stratégie de Washington et de Moscou consiste à vouloir régler seuls l’avenir de l’Ukraine en considérant l’UE comme quantité négligeable, tablant sur les divisions de ses membres. La leçon est brutale. Mais elle est claire : « L’Europe doit enfin être capable de se défendre par elle-même », martèle Raphaël Glucksmann.
Si les combats devaient se poursuivre sur son flanc est en Ukraine, l’UE devra impérativement être en mesure de palier une défection des États-Unis telle que le président américain en a brandi la menace. Mais même si, en fonction de la décision ukrainienne, les affrontements entre Kiev et Moscou étaient suspendus, le réarmement de l’Union devra continuer à s’inscrire dans le temps long pour être en mesure de répondre à toute agression conventionnelle, sans négliger l’enjeu crucial central des cyberattaques, contre l’un de ses membres,
Cette solidarité constitue une des dimensions de la politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC) du traité de Lisbonne, entré en vigueur en 2009. Alors que les États-Unis comme la Russie – et même la Chine sur un autre terrain – ont intérêt à ne considérer l’Union que comme une mosaïque hétérogène de pays dont les forces ne s’additionnent pas, la capacité des vingt-sept à prendre en charge la défense de leurs intérêts communs jusque sur le terrain militaire devient impérative. L’enjeu : figurer collectivement comme un interlocuteur politique à la hauteur de leur poids économique qui, à lui-seul, ne suffit pas à établir une autorité internationale.



