Pour quelques milliards de plus
Le diagnostic était juste, les remèdes mal répartis, la communication anxiogène. Le Premier ministre sortant paie son incapacité à donner un cap à l’économie française autre qu’en agitant des restrictions.
François Bayrou est tombé sur la dette. Un « Himalaya » selon son expression, mais un obstacle qui demandait plus d’humilité et moins d’entêtement pour le vaincre. Le montant d’économies agité par le Premier ministre sortant est lui-même sujet à caution. Comme d’autres économistes, Eric Heyer, directeur du département « analyse et prévision » de l’OFCE et membre du Haut conseil des finances publiques, s’interroge sur son blog sur le montant de 44 milliards d’euros auquel François Bayrou s’est accroché pour ramener le déficit budgétaire à 4,6%. Car, en tenant compte d’une part de l’inflation et de la croissance anticipée du PIB en 2026, la baisse des dépenses anticipée devrait être ramenée à 15 milliards d’euros l’an prochain au lieu de 30 milliards avancés par le futur ex-hôte de Matignon. Et côté recettes supplémentaires, compte tenu de la disparition de recettes exceptionnelles du budget 2025, c’est plutôt 5 milliards et non 15 milliards qui devraient être comptabilisés. Pour un total plus proche de 20 milliards que de 44 milliards, selon l’économiste. François Bayrou a choisi la tactique du chiffon rouge agité sur la place publique pour alerter l’opinion sur le coût de la dette. Elle eut surtout un effet repoussoir.
Pour autant, il y a bien un problème avec un service de la dette – les intérêts payés par la France à ses créanciers – qui, de 36 milliards d’euros en 2021, a atteint 51 milliards en 2024, et pourrait grimper à 66 milliards cette année, voire 75 milliards en 2026… Mais là encore, Eric Heyer conseille de moins s’attacher à la valeur nominale de ces intérêts et de considérer plutôt le taux réel des emprunts, c’est à dire défalqué de l’inflation. Du même coup, la dramatisation perd de sa pertinence. Surtout, ce service de la dette correspond aujourd’hui à environ 2,1% du PIB, « en-dessous de la moyenne des 30 dernières années », constate l’économiste. La France n’est donc pas à un record historique, et se révèle même meilleur élève que l’Espagne, l’Italie ou le Royaume-Uni au regard du ratio intérêts/PIB.
François Bayrou a eu raison d’alerter sur le poids grandissant de la charge de la dette. On ne peut qu’en convenir et chercher à la diminuer pour qu’elle n’ampute pas autant les marges de manoeuvre de l’Etat. Mais même la Commission européenne se serait contentée pour la France de 15 milliards d’économies. Et un projet à 25 milliards comme le montant des économies retenus dans le programme du PS comme celui de Place publique aurait pu rendre le débat moins hystérique.
En outre, il est vrai que dans son discours du 15 juillet dernier présentant son « moment de vérité » et ses pistes pour le budget 2026, François Bayrou avait évoqué une contribution de solidarité sur les plus hauts revenus et des mesures pour lutter contre l’optimisation fiscale abusive. Mais plutôt que de revenir sur le contenu de ces dispositions qui auraient pu lui attirer la neutralité d’une partie de la gauche, il a préféré commenter la perte de deux jours fériés pour les actifs, la suppression pour les retraités de l’abattement fiscal de 10% (transformé en forfait annuel), et montrer du doigt les « boomers » au risque de déclencher abusivement une guerre des âges fort peu compatible avec le projet de réunir la nation. François Bayrou sera tombé non pas sur son diagnostic mais sur son entêtement, notamment dans sa stratégie de communication. Le pire ayant été de ne pas en changer… ou trop tard.



