Poutine crève l’écran
Olivier Assayas porte et adapte à l’écran Le Mage du Kremlin, le best-seller qui raconte l’ascension du nouveau tsar, cornaqué par un conseiller de l’ombre. Magistral.
C’est Jude Law, voisin d’Olivier Assayas en Toscane, qui lui a passé le livre de Giuliano da Empoli, « Le mage du Kremlin » (Gallimard). Après l’avoir lu d’une traite, le réalisateur du formidable Carlos (2011) doute pourtant de pouvoir en faire un film. « Trop de sujets différents, trop de dialogues, pas assez d’action et un personnage féminin trop faible », explique Assayas à la revue « Positif ». Il allait jeter l’éponge quand on lui suggère qu’Emmanuel Carrère, bon connaisseur de la Russie, pourrait participer à l’écriture du scénario. « Emmanuel disait que nous pouvions conserver la narration si ça allait à toute vitesse, comme dans Casino de Scorsese. J’ai entretenu, entre autres l’idée qu’une voix off pouvait donner profondeur et énergie au film. »
Le résultat est à la hauteur des espérances. Surmontant les obstacles, Assayas livre une œuvre ambitieuse et haletante, qui entraîne le spectateur dans le tourbillon de la Russie surgie des décombres de la chute du mur, passant du libéralisme le plus débridé et du pillage de l’économie du pays sous Eltsine à l’autoritarisme le plus brutal avec Poutine.
Vadim Baranov, l’ombre du Kremlin
La séduction du film tient à la personnalité complexe du personnage principal, Vadim Baranov (remarquable Paul Dano), le marionnettiste qui tire, noue et dénoue les ficelles les plus embrouillées dans l’ombre de Poutine (stupéfiant Jude Law ; oui, celui qui avait passé le roman à Assayas en Toscane). On l’appelle le « mage du Kremlin ».
Ancien promoteur du théâtre le plus avant-gardiste passé à la télévision pendant la courte période de libéralisation pré-Poutine, Baranov est un maître ès manipulation. Insaisissable et ambivalent, il est, selon les mots prêtés à Poutine, dans le roman comme dans le film, un « acrobate ». « Artiste au milieu des banquiers, banquier au milieu des artistes, on ne réussit jamais à l’attraper parce qu’il est toujours ailleurs. »
Si ce personnage est fictif, Giuliano da Empoli reconnaît s’être inspiré de la figure de Vladislav Sourkov, conseiller du maître du Kremlin, auteur du concept de « démocratie souveraine » et de « verticale du pouvoir ». Il est souvent présenté comme l’homme qui « a fabriqué Poutine » aux côtés duquel il est resté de 2000 à 2020.
De la Tchétchénie à l’Ukraine : la mécanique du pouvoir
Les séquences s’enchaînent à un rythme fou : la déclaration de candidature du patron du FSB (les services secrets russes), que Baranov convainc de se présenter en lui disant que la Russie veut « un homme fort » ; les attentats meurtriers de Moscou et la guerre en Tchétchénie qui en découle où Poutine promet d’aller chercher les « terroristes jusque dans les chiottes » ; la mise en scène et les fastes des Jeux olympiques de Sotchi destinés à impressionner le monde ; la mobilisation des réseaux sociaux pour déstabiliser l’Europe ; l’annexion de la Crimée, prélude à « l’Opération spéciale » en Ukraine ; le traitement de l’affaire du sous-marin englouti en mer du Nord avec son équipage … Tout n’est que manipulation, billard à trois bandes et coup de poker. Partout, on voit la main du « Mage » et de ses stratégies dont la logique échappe au commun des mortels. Mais pas au « Maître » du Kremlin.
Le mage du Kremlin, d’Olivier Assayas, avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, 2h26, en salle le mercredi 21 janvier.



