Poutine : derrière la mascarade, l’attaque

par Pierre Benoit |  publié le 01/06/2025

Kiev a conduit ce dimanche 1 juin une «opération spéciale d’ampleur» contre l’aviation militaire en Russie. Les services de renseignement militaire ukrainiens (SBU) confirment avoir détruit plusieurs dizaines de bombardiers à l’aide de drones dissimulés dans des camions. Ces frappes se sont produites à plusieurs milliers de kilomètres de l’Ukraine. Cette action d’éclat ne saurait cependant faire oublier les difficultés rencontrées par les forces de Kiev sur le front du nord-est et dans la région du Donbass.

Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion du Conseil de sécurité par vidéoconférence au Kremlin à Moscou le 30 mai 2025. (Photo de pool diffusée par l'agence d'État russe Sputnik, Alexander KAZAKOV / AFP)

Le dernier coup de téléphone Trump-Poutine remonte au lundi 17 mai. Il n’en est rien sorti, sauf un accord pour un échange de mille prisonniers des deux camps. Depuis lors, une seule remarque de Trump sur son réseau Truth : « Poutine est devenu fou » a-t-il écrit après un week-end de bombardement meurtrier . Il ajoutait : « J’ai toujours dit qu’il voulait toute l’Ukraine…mais s’il le fait, cela mènera à la chute de la Russie ».

On a peine à croire qu’il puisse se passer quelque chose de décisif ce lundi 2 juin pour cette seconde rencontre à Istanbul… Échaudé par une première séance improductive, Kiev a demandé en vain à Moscou de fournir un « mémorandum » exposant les conditions du Kremlin pour une paix durable, à la seule fin de montrer son intérêt pour cette relance du dialogue. A Kiev, on affirme que les Russes ont déjà entre les mains un document détaillant la position ukrainienne. Le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, prétend déjà n’avoir rien reçu de la part des Ukrainiens. Le poker menteur continue.

Ce qui ne ment pas en revanche, c’est la réalité tragique du terrain.

Depuis la première semaine de mai, le vrombissement des drones déchire sans relâche les nuits ukrainiennes : 355 drones Shahed et 9 missiles de croisière Kh-101 pour la seule nuit du 25 au 26 mai : l’offensive la plus massive depuis février 2022.

Kiev, Kharkiv, Dnipro, Odessa, aucune agglomération n’a été épargnée par les attaques. Les officiers de l’état-major ukrainien sont pessimistes, l’augmentation du nombre des drones est régulière, ils redoutent bientôt de voir passer des vagues de 1000 drones chaque jour. De fait, les bombardements aériens russes contre l’Ukraine ont augmenté de 65% depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

En 2024 encore, la chasse ukrainienne, les hélicoptères, la défense anti-aérienne, étaient en mesure d’abattre les deux tiers des projectiles russes. Les Ukrainiens étaient par exemple en mesure de dérouter les drones de leurs coordonnées satellitaires, ceux-ci allaient s’écraser en plein champ. Depuis lors, les Russes ont fait des progrès, leurs drones se déplacent au-delà de la portée des canons de Kiev, ils empruntent des couloirs de vol plus sophistiqués où la DCA ukrainienne est vite saturée.

Au départ les drones Shahed étaient livrés par l’Iran. Aujourd’hui ils sont produits en Russie dans une usine à Kazan, à 800 km de Moscou, ils portent des charges explosives d’une petite centaine de kilos, attaquent en piqué à 500 km à l’heure.

Cette évolution rapide du champ de bataille doit questionner les pays européens qui soutiennent l’effort de guerre ukrainien : la partie sud de l’Ukraine, celle qui borde la Crimée, est pratiquement à découvert devant une menace qui viendrait du ciel.

Kiev manque de missiles à longue portée pour alimenter le système américain Patriot, et ne dispose pas des ogives nécessaires pour le système antiaérien de fabrication franco-italienne SAMP. Le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz a promis de livrer des missiles de longue portée Taurus, l’état-major de Kiev les attend toujours.

Il y a urgence dans le ciel ukrainien car les populations civiles sont les premières victimes des bombardements. Il y a aussi urgence au sol.

Village après village, les forces russes grignotent du terrain dans le Donbass. C’est le moment choisi par Poutine pour ouvrir un second front dans la zone de Kharkiv. Bien sûr le maître du Kremlin parle de créer une simple « zone tampon » dans le nord-est ukrainien. Kiev a presque perdu la totalité de la poche de Koursk, conquise l’été dernier pour servir de monnaie d’échange dans une future négociation.

En fin de semaine déjà, trois villages proches de Kharkiv ont été avalés par les forces de Moscou. Situé à quelques trente kilomètres de la frontière russe, Kharkiv est la seconde ville d’Ukraine avec un million cinq cent mille habitants. Le long de la frontière, au nord de la bourgade de Soumy, plus de deux cent localités sont sous ordre d’évacuation. En parlant de « zone tampon », Vladimir Poutine avance masqué, car les satellites militaires ont repéré une concentration de quelques 50.000 combattants russes dans cette même zone de Soumy.

Les menaces sur Kharkiv sont peut-être une façon de mettre un coup de pression avant le rendez-vous d’Istanbul. Kiev redoute une attaque surprise ouvrant la voie à une prise de Kharkiv. Au fond, peu importe l’hypothèse, puisque Poutine ne change pas d’objectif : détruire le régime de Kiev.

Pierre Benoit