Poutine est-il si fort ?
On craint souvent que l’Ukraine épuisée par une guerre d’attrition contre un adversaire implacable, finisse par jeter l’éponge. Et si nous assistions, contre toute attente, à un processus inverse ?
Député Renew au Parlement, Bernard Guetta a été longtemps, entre autres fonctions, correspondant du Monde en Pologne puis en URSS du temps de Gorbatchev. C’est donc en bon spécialiste qu’il livre sur la Russie de Poutine un diagnostic qui bouscule les idées trop souvent reçues. La tribune qu’il vient de publier dans Libération (*) mérite, à ce titre, la plus grande attention.
Que dit-il ? Que la Russie n’est peut-être pas en si bonne posture qu’on le croit dans la guerre qu’elle mène depuis bientôt quatre ans contre l’Ukraine. On la voit comme une puissance inépuisable et intraitable qui use sans relâche l’armée ukrainienne et attend patiemment le jour où Volodymyr Zelensky, à la tête d’un pays héroïque mais épuisé, sera contraint par l’implacable loi des armes à accepter une paix humiliante qui aura toutes les apparences d’une reddition.
Pour la première fois, remarque le député, la machine de guerre bâtie par le chef du Kremlin donne des signes de faiblesse. Affaiblie par le conflit, son économie croit beaucoup moins vite et tend désormais vers la stagnation ; les prix à la consommation augmentent et le pouvoir d’achat de la population est écorné ; les taux d’intérêt russes tournent autour de 20%, ce qui handicape ses investissements et mine sa puissance. Son armée rencontre des difficultés de recrutement qui l’empêchent de compenser comme au début des affrontements les lourdes pertes qu’elle subit sur le terrain.
Stabilisées depuis trois ans par la défense acharnée des troupes ukrainiennes, les lignes de front ont à peine dépassé les zones déjà sous influence russe dans l’est de l’Ukraine et les immenses champs de mines qui bordent le front rendent improbable la percée décisive espérée par l’état-major de Moscou. La marine russe est enfermée dans les ports de la mer Noire, paralysés par la menace mortelle des drones ukrainiens. La Russie se rabat sur des bombardements dirigés contre les civils, censés démoraliser la population, mais qui n’entament guère l’esprit de résistance des soldats ukrainiens, soutenus par une aide européenne tardive mais de plus en plus efficace.
Et surtout, les palabres sans contenu pratiquées par Poutine avec « son ami Trump » ont fini par indisposer le président américain, qui se retrouve dans la position du naïf berné depuis des mois par celui qu’il croyait influencer facilement après avoir humilié Zelensky. Les États-Unis viennent de sanctionner lourdement les deux principales compagnies pétrolières russes, tout en maintenant l’appui en matériel et en renseignement qu’ils fournissent à l’armée ukrainienne. Arrive peut-être le moment où Donald Trump va enfin comprendre que seule une pression militaire énergique sur le chef du Kremlin peut l’inciter à traiter.
Européen militant, avocat fiévreux des démocraties, Guetta est un optimiste. Les esprits chagrins douteront sans doute du diagnostic soudain positif posé par l’ancien journaliste. Mais Guetta avait fait preuve, à l’époque, de la même confiance dans l’évolution de Gorbatchev vers une ouverture croissante aux valeurs démocratiques. Une escouade de kremlinologues solennels avait à l’époque daubé sur cet enthousiasme aux allures un peu boy-scout. La chute du Mur provoquée par Gorbatchev et l’effondrement subséquent de l’empire soviétique leur avaient donné tort. Les « réalistes » s’étaient révélés moins lucides que le journaliste, érudit connaisseur des arcanes du pouvoir communiste.
Impressionnés par l’immense Russie, gardant le souvenir des victoires remportées par les Russes sur leurs envahisseurs, Napoléon ou Hitler, beaucoup d’analystes voient en l’Ukraine une incarnation lointaine de la fable d’Alphonse Daudet, La Chèvre de Monsieur Seguin. Courageuse, acharnée, la chèvre en question avait résisté toute la nuit aux assauts du loup, avant de succomber à l’aube, dans un combat glorieux mais perdu d’avance. Ainsi, au bout de la nuit guerrière, concluent-il, Zelensky finira par être mangé, non par le loup, mais par l’ours des steppes.
Mais c’est une fable : dans la vraie vie, en butte à la défense ukrainienne secondée avec une force croissante par l’Europe, il se pourrait bien, finalement, que l’ours s’épuise avant la chèvre et que Poutine, voyant son armée piétiner sans rémission, menacé d’effondrement économique, constatant le retournement du président américain, soit contraint d’arrêter la lutte pour laisser vivre enfin librement l’Ukraine, certes amputée d’une partie de son territoire, mais toujours debout et souveraine.
(*) Bernard Guetta – Je serais Poutine, je m’inquiéterais, tribune publiée dans Libération



