Présidentielle au Chili : le retour du pire ?

par Pierre Benoit |  publié le 17/11/2025

Trente-cinq ans après le départ du général Pinochet, le vote des Chiliens au premier tour de l’élection présidentielle, le 16 novembre, annonce un tournant radical depuis le retour de la démocratie. La gauche est encerclée, et l’extrême-droite en position de force.

L'ancienne ministre du Travail de gauche, Jeannette Jarae et José Antonio Kast, du Parti républicain (extrême droite), devraient s'affronter au second tour en décembre, d'après les premiers résultats des sondages de sortie des urnes à Santiago, le 16 novembre 2025. (Photo MARVIN RECINOS / AFP)

Arrivée en tête, la gauche unie représentée par Jeannette Jara affrontera au second tour le candidat d’extrême-droite Antonio Kast. Et il est à craindre que ce dernier l’emporte. L’ensemble des formations de droite et d’extrême-droite devancent en effet la candidate de gauche avec plus du double des voix.

La journée fut longue au rythme des files d’attente devant les bureaux de vote, un scrutin obligatoire pour 15 millions d’électeurs devant départager huit candidats. À gauche donc, Jeannette Jara, communiste depuis toujours, ancienne ministre du Travail dans le gouvernement du président sortant Gabriel Boric, est en tête avec 26,7%. Elle déçoit cependant car les sondages l’avaient créditée d’au moins 30%.

À droite, Antonio Kast, fondateur du Parti républicain, une formation ultra conservatrice qui se présente pour la troisième fois, remporte 24% des voix. À droite encore, le populiste Franco Parisi arrive en troisième position avec plus de 19% des suffrages. À droite toujours, le chef du parti national libertarien, Johannes Kaiser, copie conforme de l’Argentin Javier Milei, termine à 13,9%. Enfin, la candidate de l’ancienne droite, Evelyn Matthei, de l’Union Démocrate Indépendante, se glisse en 5ème position avec 12% des suffrages.

Soutenue par le président de gauche sortant, Jeannette Jara termine donc ce premier tour en ballotage défavorable malgré la dispersion des voix de droite.

D’entrée de jeu, la campagne a été dominée par la démagogie. Nous sommes au Chili, deux générations après la fin de la dictature de Pinochet, un des pays les plus sûrs d’Amérique Latine. Depuis septembre, l’un des clips de campagne du candidat Antonio Kast tourne en boucle, avec une interview de la mère d’un camionneur assassiné en 2022. Le candidat à la cravate rouge qui ne renie pas les années Pinochet explique que le chauffeur a été tué par « des immigrés illégaux ». On recense 1,6 millions d’étrangers au Chili, pas loin de 9% de la population. Et leur nombre a doublé au cours des huit dernières années. Les Vénézuéliens représentent plus de 40% des étrangers résidents dans le pays. De nombreux crimes et enlèvements leurs sont régulièrement attribués. La montée en puissance des réseaux criminels est avérée comme en atteste le démantèlement du gang « Tren de Aragua », avec 300 arrestations ces derniers mois.

Dans la dynamique xénophobe de la campagne, on a presque oublié que les premiers Vénézuéliens avaient été accueillis à bras ouverts au début des années 2020 par le président de droite Sebastian Pinera. Et ce, pour la bonne cause : ils fuyaient l’autocrate de Caracas Nicolas Maduro.

L’insécurité et l’immigration auront donc dominé la campagne. Le blocage des frontières revenait sans cesse dans le débat public : il s’agissait d’installer des drones, des murs, des mines … Tous les partis ont joué des coudes pour avancer leurs propositions. Antonio Kast s’est inspiré de la méthode Trump pour son programme : fermeture du pays, expulsion en masse des 300 000 sans-papiers par le biais de 2 000 vols dédiés.

La gauche n’a pas été en reste. Visitant un poste frontière, Jeannette Jara a parlé de monter une « muraille numérique », tandis que le président Gabriel Boric confirmait sa volonté de stopper le flot des clandestins en régularisant dans la foulée les sans-papiers indispensables au secteur agricole.

Au passage, Boric laissera un bilan mitigé. La poussée de la criminalité a gommé les chiffres honorables du redressement économique en cours avec un des PIB les plus forts de la région et une inflation contenue. Mais surtout le président de gauche a dû lâcher l’ambition centrale de son mandat : réécrire la Constitution héritée de Pinochet.

Bien qu’arrivée en tête dimanche soir, la candidate de gauche Jeannette Jara mesure l’enjeu du second tour. Elle a parlé de rassemblement en direction des petites formations de gauche ne faisant pas partie de sa coalition. On retiendra aussi qu’elle s’est adressée à la candidate de la droite traditionnelle, Evelyn Matthei, souvent brocardée par la droite populiste, et demande à ses électeurs de faire preuve de civisme au nom de la défense de la démocratie.

On saura le 14 décembre si elle a été entendue ou si « l’effet domino » atteint le Chili.

La Bolivie a viré à droite début novembre après deux décennies de gouvernement de gauche dirigé par le Mas. Lors des élections intermédiaires d’octobre, l’Argentine de Javier Milei vient de confirmer son soutien au président qui réalise ses réformes « à la tronçonneuse ». Ces bascules électorales pourront servir d’appui diplomatique à Washington si d’aventure l’administration Trump déclenchait une guerre contre le Venezuela qualifié désormais « d’État narcoterroriste ».

Pierre Benoit