Quand la France se voit en guerre
Dans un contexte de tensions internationales croissantes, la France veut amorcer sa transition vers une économie de guerre. Augmentation de la production d’armement, budgets en hausse, industriels mobilisés : l’État envisage un conflit de haute intensité.
PAR PASCAL GALINIER
La montée en puissance de la fabrication de matériels militaires est en marche chez les industriels de la Défense sommés par Emmanuel Macron d’envisager une économie de guerre pour assurer si besoin un conflit de « haute intensité ». Seul bémol : personne ne sait encore qui va financer cette transition.
« Nous entrons dans une économie de guerre ». Le ton était martial le 13 juin 2022, face aux industriels de la défense lors du salon international Eurosatory. Quatre mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Emmanuel Macron adoptait une posture résolument offensive.
Trois ans après, la France est-elle entrée en « économie de guerre » ?
« Aujourd’hui en France, [on] n’est pas [dans] une économie de temps de guerre, mais [dans] une économie qui se prépare à ne pas subir en cas de crise », assure le délégué général pour l’armement (DGA), Emmanuel Chiva. Ne pas subir, tel est donc l’enjeu de 2025. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la crise économique a envahi la planète. La crise militaire se fait – heureusement – attendre, ce qui n’empêche pas les industriels de s’y préparer, au fur et à mesure que les propos du président de la République prennent une tournure belliqueuse.
Si Poutine est toujours en première ligne, Xi Jinping le rejoint, dans le collimateur d’Emmanuel Macron, auto-intronisé porte-voix de l’Europe. « Si nous considérons que la Russie peut être autorisée à s’emparer d’une partie du territoire de l’Ukraine sans restriction, sans contrainte, sans réaction de l’ordre mondial, que dira-t-on au sujet de ce qui pourrait se passer à Taïwan ? », a-t-il lancé à Singapour, le 30 mai. Entraînant une réaction de Pékin qui a jugé la comparaison « inacceptable ». Et Xi Jinping de rappeler, en forme d’avertissement : « Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois ». À bon entendeur…
À la veille du deuxième round de discussions avec Moscou à Istanbul, le président français prépare l’opinion. « Notre modèle militaire et industriel n’est pas prêt pour un affrontement majeur marqué par une forte attrition », prévenait en mars 2023 le député Horizons de Charente-Maritime Christophe Plassard dans un rapport d’information sur l’économie de guerre. Façon de dire que l’armée française n’est pas prête pour cette « guerre de haute intensité » qui menace. Tout comme en 1915, les firmes automobiles Renault et Panhard avaient créé à Saint-Denis une manufacture de production de canons et de mitrailleuses, cent-dix ans plus tard, les industriels doivent se préparer à monter en première ligne.
« L’industrie de défense française s’est réorganisée et renforcée pour produire plus et plus vite » : la Direction générale de l’armement (DGA) bat le rappel des quelque 4 000 entreprises de la BITD (base industrielle et technologique de défense). Une myriade de PME/PMI placées sous le haut commandement des généraux du secteur défense-armement que sont Airbus, Ariane, Dassault, MBDA, Naval Group, Safran, Thales…
Avec la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, le budget des armées va bondir à 413,3 milliards d’euros sur sept ans, soit 118 milliards d’euros de plus (+40%) que la loi de programmation militaire (LPM) précédente. Les commandes passées auprès des industriels ont déjà plus que doublé, passant de 9,5 milliards d’euros annuels de crédits annuels en moyenne entre 2012 et 2016, à 20 milliards en 2023. L’objectif de la DGA est double : augmenter les stocks stratégiques minimaux d’armement et préparer d’éventuelles mesures de réquisition. Encore faut-il que la France dispose d’une capacité souveraine de production sur ce segment critique. La mobilisation des industriels est donc en marche.
Dassault Aviation peut désormais produire trois Rafale par mois (contre un en 2022). Thales a réduit de 18 à 6 mois le temps de production de ses radars ; KNDS France (anciennement Nexter) de moitié les délais de fabrication de ses canons Caesar dont la production a été multipliée par trois. Dans le Puy-de-Dôme, Aubert & Duval, deux ans après son rachat par Airbus, Safran et le fonds Tikehau, retrouve des couleurs sur son site historique des Ancizes, spécialisé dans les aciers spéciaux, les superalliages et le titane. À Bergerac, en Dordogne, le groupe Eurenco a commencé à relocaliser la production de poudre (1 800 tonnes cette année) qui, depuis 2007, faute de commandes, était importée de Suède. Soutenu à hauteur de 10 millions d’euros par le ministère des Armées, le fabricant d’explosifs militaires a investi 650 millions pour moderniser ses installations.
Quant aux munitions, la France entend porter à 80 000 en 2025 le nombre d’obus de 155 mm alors que Kiev a déjà consommé la plupart des 30 000 obus qu’elle a envoyés depuis le début du conflit. Dans cette optique, Les Forges de Tarbes ont entrepris de moderniser l’outil de production hérité de Giat Industrie, avec un quadruplement prévu de sa production de corps creux, portée de 40 000 unités en 2023 à 160 000 en 2025, affirme la maison-mère Europlasma qui espère calmer les salariés du site tarbais, qui s’inquiètent de se voir mobilisés sans contreparties financières.
Mais une question centrale subsiste : qui va payer avec quel retour sur investissement pour les entreprises patriotes ? L’autonomie stratégique passe aussi par la création de nouvelles technologies. Grâce à l’impression 3D, l’entreprise spécialisée dans le développement de logiciels de cybersécurité Vistory se fait fort d’assurer la production de pièces en rupture de stock. Le talon d’Achille du dispositif sont les sous-traitants, des PME et PMI qui peinent à recruter.
L’ultime arme secrète pour faciliter le grand basculement en économie de guerre est la réserve industrielle de défense (RID), sous statut militaire. Un vivier de 3 000 « réservistes qualifiés » qui permettront aux industriels de la BITD, en cas d’engagement (militaire) majeur, d’assurer l’accélération des cadences et la réduction des délais de production. La guerre économique de haute intensité est en marche, reste à savoir si cette mobilisation sera suffisante pour atteindre une autonomie stratégique durable.



