Quand Le Figaro réfute la thèse du « grand remplacement »

par Laurent Joffrin |  publié le 17/07/2025

Le journal conservateur publie la « vraie liste » des prénoms les plus donnés en France pendant l’année 2024. Une recension qui invalide l’idée selon laquelle le vieux pays serait « submergé » par l’immigration musulmane.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

La politique se niche parfois dans les articles les plus anodins traitant de tout autre chose. Ainsi en va-t-il d’un intéressant papier publié hier par Le Figaro, qui s’essaie à dresser la « vraie liste » des prénoms donnés aux bébés nés en France l’année dernière.

Le journal parle d’une « vraie liste » parce qu’il a remarqué que l’occurrence de certains prénoms était biaisée par les variations orthographiques dont usent volontiers les familles quand elles inscrivent leurs nouveau-nés à l’état-civil. Ainsi le prénom Anna est-il handicapé dans le classement annuel par la présence des cousins proches que sont les Hanna, Annah, Hannah, etc. Ou encore, ajoute le journal, quand on orthographie le prénom du prophète de l’islam, souvent choisi dans les familles musulmanes, Mohamed au lieu de Mohammed. Il a donc produit un algorithme qui a regroupé les prénoms en question dont la prononciation était à peu près identique (ex : Julia, Giulia, Julya, Ghiulia, etc.).

Que donne le classement ? Deux listes dont la composition traduit un changement très net dans le choix des prénoms des enfants nés récemment par rapport à ce qu’il était naguère (les prénoms classiquement chrétiens sont en recul constant), mais qui ne confirme en rien cette thèse du « grand remplacement » chère à Éric Zemmour, dont Le Figaro, sans l’épouser totalement, se plait à faire régulièrement la promotion.

Pour les filles, les prénoms les plus fréquents sont Louise, Jade, Ambre, Alba, Emma et, pour les garçons ,Gabriel, Raphaël, Louis, Léo, Noah. En corollaire, les prénoms dont on peut penser qu’ils sont d’origine musulmane apparaissent, dans ces listes des 20 prénoms les plus fréquents, deux fois pour les filles (Alya, 6ème position, Inaya, 12ème position), et une fois pour les garçons (Mohamed, 19ème position). Nulle trace, donc, de la montée irrésistible de ces prénoms religieux que détestent les nationalistes à la Zemmour.

Sachant bien sûr que ces attributions sont fragiles : le caractère « musulman » d’un prénom est parfois sujet à caution ; les familles musulmanes, de toutes manières, ne donnent pas forcément des prénoms musulmans à leurs enfants et certaines familles non-musulmanes peuvent choisir des prénoms à « consonance musulmane ». Précisons que l’INSEE, qui collationne les prénoms donnés en France, se refuse en tout état de cause à les classer selon leur origine ethnique ou religieuse. Les estimations dans ce domaine sont le fait d’entités privées pas toujours exemptes de parti-pris nationaliste.

Certains diront, dans cette perspective, que beaucoup de prénoms à consonance « internationale » (Lina, Anna, Noah, Enzo…) sont volontiers choisis par des familles musulmanes qui préfèrent des prénoms de cette catégorie mixte à ceux qui dénotent aux yeux du public une origine clairement religieuse. Ainsi le « grand remplacement » avancerait-il masqué derrière cette armée de prénoms ambigus…

Problème : à supposer que cela soit vrai, à supposer que derrière une Lina ou un Noah, se cache en fait un rejeton de famille musulmane, cela tend au contraire à invalider la thèse initiale des xénophobes : si les familles musulmanes choisissent des prénoms qui ne signalent pas leur appartenance religieuse, c’est bien parce qu’ils souhaitent, par ce biais, assurer une intégration plus facile de leur progéniture à la société française. Exactement le contraire de la thèse du « grand remplacement », donc, selon laquelle les musulmans cherchent par tous moyens à imposer à la France leur culture islamique. Autrement dit, ces recensements de prénoms, plus ou moins bien intentionnés au départ, tendent à montrer que l’intégration des immigrés et de leurs enfants, pour l’essentiel, est en marche. À quand un édito du Figaro pour célébrer cette nouvelle ?

Laurent Joffrin