Quand le travail ne paie plus
Le dernier rapport de l’INSEE sur les inégalités de revenu pose un problème crucial : le revenu des travailleurs les plus modestes diminue, celui des inactifs augmente.
Le constat de l’INSEE est implacable : le taux de pauvreté en France n’a jamais été aussi élevé depuis que l’on le calcule (1996) et dix millions de Français, soit 15,4% de la population, vivent avec moins de 1288€ par mois. Quelque 0,9% de la population de la métropole (l’enquête n’inclut pas les outremers) est tombée dans la pauvreté. Les chiffres datent de 2023 mais démontrent une tendance post-covid qui ne s’est sans doute pas améliorée depuis.
On peut nuancer en remarquant que l’importante imposition des revenus en France permet une réduction des inégalités et que le système de protection sociale amoindrit le choc. Or, ce n’est plus vrai : les 30% les plus pauvres ont vu leur niveau de vie baisser, tandis les 10% les plus riches se sont enrichis. Les chômeurs et les familles monoparentales (36,1% et 34,3%) sont les premières victimes de ce système qui ne protège pas les plus vulnérables. Les créations d’entreprise dont se gargarisent chaque année les membres du Gouvernement sont des pièges à pauvreté : davantage de ménages déclarent de faibles revenus d’auto-entrepreneurs.
Les revenus du travail ont progressé moins vite que l’inflation depuis la pandémie en 2023, tandis que la dernière phase de suppression de la taxe d’habitation ou la hausse des rendements des revenus du capital ont bénéficié aux ménages les plus aisés. Le niveau de vie des retraités augmente plus vite que celui du reste de la population, ce qui explique leur taux de pauvreté de 11%, soit 4 points inférieurs à la population générale.
Le constat le plus cruel de cette étude rejoint celui de l’association nationale des épiceries solidaires (Andes) d’avril dernier : pour les classes populaires, le travail ne paie pas, puisque les travailleurs pauvres sont de plus en plus nombreux, passant de 900 000 en 2002 à 1,1 million en 2022 d’après l’observatoire des inégalités. Selon un sondage IPSOS, la moitié d’entre eux estiment ne pas manger à leur faim. Les inactifs vivent mieux que ceux qui font tourner le pays, ce qui est une bombe politique et sociale.
Pourtant, des solutions existent, sans promettre le grand soir. Dans un ouvrage commandé par feu le Pape François, Changer de boussole : la croissance ne vaincra pas la pauvreté, l’économiste Olivier de Schutter, ancien rapporteur de l’ONU sur l’extrême-pauvreté, dresse un constat accablant : dans le monde développé, la recherche à tout prix de la croissance a des effets contreproductifs. Outre les limites planétaires qui ne permettent pas une croissance infinie dans un monde fini, les politiques visant à une hausse de la production nationale dans les pays riches ont tendance à augmenter la pauvreté.
Les lois et les politiques publiques appliquées depuis 30 ans en France le montrent : les nouveaux statuts (Contrat première embauche, auto-entrepreneur, service civique) paupérisent la population ciblée et assèche les finances sociales (allégement de cotisations sociales jusqu’à 1,6 SMIC) sans fournir d’emplois pérennes. Le retour à l’emploi n’est plus le retour à la prospérité. La gauche doit se saisir de la question, qui ne se résout pas par une simple hausse mécanique du salaire minimum. Tous ces sujets sont abondamment documentés par les experts. Pourtant le dernier congrès du PS a parlé de tout autre chose.



