Questions sur le budget socialiste

par Laurent Joffrin |  publié le 04/11/2025

En proposant dès l’été un budget concocté par des propres experts, le PS a repris la main et joue un rôle décisif au Parlement, ce qui lui vaut les insultes de LFI. Mais s’il est précieux à court terme, ce projet laisse entières de redoutables questions.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Qui s’en plaindra, en dehors de la droite, de l’extrême-droite et de LFI ? En cherchant un compromis, en se faisant force de proposition, le PS a retrouvé un rôle central. Si elle réussit, sa tactique peut épargner au pays une nouvelle crise politique fort coûteuse et qui risque de déboucher sur une victoire du RN. Mais une fois ce satisfecit décerné de bon cœur, le projet socialiste laisse dans l’ombre des difficultés qui ressurgiront inévitablement devant tout parti candidat au pouvoir. Petite liste non exhaustive…

Il y a d’abord, dans ces âpres discussions, deux points aveugles : la mutation écologique, que tout gouvernement responsable doit placer au cœur de ses priorités, et l’effort de réarmement européen exigé par la menace que des empires tyranniques – la Russie au premier chef – font planer sur l’avenir des démocraties. Croit-on sérieusement qu’on pourra financer ces investissements considérables, utiles à la réindustrialisation du pays, sans demander aux Français de toutes conditions des efforts supplémentaires ?

Manque tout autant à l’appel une vision réaliste du devenir de l’État-providence. Pour de multiples raisons, les dépenses sociales, fondements de l’équilibre de la société française, progressent plus vite que la production. Or on ne pourra augmenter chaque année la légitime contribution demandée cette fois aux Français les plus fortunés, sauf à risquer, à la longue, de menacer vraiment l’investissement et l’emploi. Il faudra bien, à moins d’accroître encore un endettement qui devient dangereux, songer à limiter les dépenses, d’une manière ou d’une autre, notamment en matière de retraites.

D’autant que dans notre système par répartition, le poids sans cesse accru des générations anciennes finit par peser injustement sur les nouvelles, déjà frappées par la hausse continue du prix des logements et qui voient leur progrès matériel reculer comme l’horizon. Tenir cette question pour secondaire, c’est prendre le risque d’une révolte « anti-boomers » qui ne favorisera pas la gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. Immanquablement, le refus de mettre en cause aucun des avantages dont bénéficient les retraités les plus aisés, qui ont souvent un niveau de vie supérieur à celui des actifs, alimentera un conflit générationnel amer et lancinant.

Enfin, il faudra bien un jour affronter un paradoxe très français : le nombre des fonctionnaires ne cesse d’augmenter, mais la satisfaction du public à l’égard des services publics ne cesse de diminuer. Certes on peut imputer cette frustration croissante à la hausse des exigences de la population. Mais doit-on éternellement refuser d’interroger l’efficacité de l’État, son organisation et son adéquation à des besoins changeants ? N’est-ce pas aussi le rôle de la gauche que de veiller au bon emploi des crédits publics, de vérifier leur efficience et de lutter contre l’entropie bureaucratique qui frappe immanquablement, avec le temps, toutes les administrations ?

La conclusion s’impose d’elle-même : si elle ne réfléchit pas dès maintenant à la réduction de l’endettement, à la maîtrise des dépenses, à la priorité donnée à l’investissement et à la formation, à la planification écologique et au renforcement de la défense, la gauche de gouvernement ne servira pas le pays et se ménagera des lendemains très difficiles.

Laurent Joffrin