Thomson-Brandt : qui a tué nos fleurons industriels ?

par Valérie Lecasble |  publié le 13/12/2025

Pilotées à vue pendant plus de quatre décennies, les plus belles entreprises françaises ont disparu les unes après les autres, cédées à des concurrents étrangers, puis dépecées par des prédateurs dans une Europe qui n’a pas su se protéger des effets néfastes de la mondialisation.

Des ouvriers bloquent l'entrée de l'usine ArcelorMittal Basse-Indre le 10 décembre 2012 à Indre, dans l'ouest, pour protester contre le transfert d'une partie de leur activité vers l'usine du groupe à Florange. (Photo JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

C’était le début des années 1980. Les Français venaient d’élire François Mitterrand. Dans le programme commun de la gauche, les nationalisations. La plupart des grands groupes industriels figurent sur la liste : la Compagnie générale d’électricité (CGE) qui regroupe les télécommunications d’Alcatel et l’énergie et les transports d’Alstom ; le groupe Thomson qui inclut l’électronique de défense de Thomson-CSF et les produits bruns et blancs de Thomson-Brandt ; le groupe chimique Rhône-Poulenc ; l’aluminium de Pechiney ; les matériaux de Saint-Gobain et l’informatique de Bull. Quant aux sidérurgistes Usinor et Sacilor, leur contrôle par l’Etat est renforcé.
Quarante-cinq années plus tard, seuls subsistent Saint-Gobain, Thalès (ex-Thomson-CSF) et le seul ferroviaire d’Alstom. Par quels incroyables errements, une seule génération a-t-elle suffi pour détruire nos plus belles entreprises françaises ? Explications.

1/ Le pilotage à vue. Lors des nationalisations de 1982, les patrons sont choisis en fonction de leurs supposées compétences mais aussi de leurs accointances avec la gauche qui s’est emparée de l’Etat. Au sein du pouvoir, deux courants s’affrontent : celui de Jean-Pierre Chevènement à l’Industrie qui réclame que l’on protège les entreprises françaises des ravages de la mondialisation en provenance des pays à bas salaires, en instaurant des droits de douane aux frontières ; et celui de Pierre Bérégovoy à l’Économie qui, avec son directeur de cabinet Jean-Charles Naouri, défend au contraire le libéralisme et l’ouverture de la France aux marchés financiers. L’ex-rue de Rivoli devenue Bercy l’emporte, les entreprises françaises s’internationalisent et partent à la conquête des marchés étrangers.
Ce qui permet à Edouard Balladur, ministre de l’Économie de Jacques Chirac nommé Premier ministre sous la cohabitation, de lancer en 1986 la privatisation des mêmes groupes qui venaient tout juste d’être nationalisés quatre années auparavant. Les patrons valsent, remplacés par des proches du nouveau pouvoir.

2/ La vente aux étrangers. L’absence d’une vision et d’un pilotage à long terme conduit peu à peu les patrons à céder des pans entiers de leurs entreprises à des étrangers. C’est la course à la taille dite critique. Pour mieux affronter la concurrence internationale, il leur faut, disent-ils, grossir. Le tout, dans le cadre de liens incestueux entre l’industrie et la politique.
Le processus se répète : cela commence par une fusion, d’abord entre égaux assure-t-on. Cela se termine par une cession qui dévitalise l’une après l’autre les richesses de nos groupes français.
Le cas de l’ex-CGE, moribonde aujourd’hui, est le plus exemplaire : au fil des années, l’activité de télécommunications est séparée de celles de l’énergie et des transports. La première fusionne avec l’américain Lucent pour constituer Alcatel-Lucent. Une opération catastrophe où les deux échouent à s’entendre et précipitent la nouvelle entité dans le giron du finlandais Nokia en 2016.
Pendant ce temps, l’américain General Electric part à l’assaut des activités énergie d’Alstom lors d’une transaction de 12,35 milliards d’euros, qui sera approuvée en 2014 par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, après une féroce bataille de communication entre partisans et adversaires de cette cession. Parmi les opposants, le député Olivier Marleix dont le suicide n’a jamais été vraiment élucidé.

Reste alors la seule activité ferroviaire d’Alstom qui a pour l’heure réussi le rachat de Bombardier afin de résister à la pression du leader mondial, le chinois CRRC.
Les autres groupes n’ont guère fait mieux. Après la fusion d’Usinor et Sacilor rejointes par d’autres sidérurgistes européens pour former Arcelor, le « sauveur » indien Lakshmi Mittal s’empare du conglomérat devenu leader européen de l’acier. On connaît la suite. La fermeture de sites en France, dont celui de Florange, conduit certains hommes politiques à réclamer sa nationalisation.

D’autres cessions moins spectaculaires sont intervenues. Comme la vente de Pechiney au canadien Alcan avec des relents de délits d’initiés, quinze ans après la tentative avortée d’acquisition par le groupe français de l’américain Triangle. Quant à Jean-René Fourtou, l’ami de Nicolas Sarkozy, il fusionne Rhône-Poulenc avec l’allemand Hoechst, avant que le nouvel ensemble soit absorbé par Sanofi. Enfin, l’ex-champion de l’informatique Bull est cédé en 2014 à Atos sous la direction de Thierry Breton, avant de faire l’objet dix ans plus tard d’un recentrage drastique à la suite d’une sauvegarde judiciaire.

3/ Le surcoût du travail sur lequel pèse la totalité des cotisations sociales nécessaires au financement de notre modèle social fait le reste. L’exemple de Thomson-Brandt est emblématique. Séparée de Thomson-CSF devenue le fleuron de notre défense au sein de Thalès, Thomson-Brandt réalise en 1980 un chiffre d’affaires de 35,6 milliards d’euros et emploie 129 000 personnes en France, 20 000 à l’étranger. Laminée au fil des années par la double concurrence asiatique et européenne, ses ventes ne dépassent plus aujourd’hui 126 millions de chiffre d’affaires pour 700 personnes employées avec des pertes annuelles de 25 millions. Malgré les efforts de l’Etat, des maires et de la région, il a manqué 5 millions d’euros pour sauver l’entreprise. Après une agonie de quarante-cinq années, le tribunal de commerce a déclenché le clap final.

Voilà comment depuis 45 ans, les errements de l’État et de nos grands patrons ont réduit comme peau de chagrin nos fleurons industriels.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique