Qui peut arrêter Bardella ?
Tout semble le porter : sondages mirifiques, air du temps dégagiste, faiblesse de tous ses adversaires. Mais l’emporter au second tour de la présidentielle peut s’avérer plus malaisé…
Jordan Bardella semble marcher sur l’eau. Le président du Rassemblement national voit sa cote confortée tous les jours et le nombre de ses électeurs potentiels pour la présidentielle monter jusqu’à 37% au premier tour. Du jamais vu depuis François Mitterrand. Ses émissions de télévision se déroulent sans anicroche notable et son parti fait feu de tout bois à l’Assemblée nationale, mêlant pour la première fois ses voix à celles des députés de l’arc républicain, de gauche comme de droite.
Marine Le Pen prépare la relève
Marine Le Pen a, en plus, fait avancer son dauphin encore d’une case sur le jeu de l’oie de l’Élysée. Elle vient de confier son intention de passer la main à son second dès le verdict de son procès en appel connu. Sans attendre la décision de la Cour de Cassation, ni les résultats d’un éventuel recours au Conseil constitutionnel via une QPC. Si sa condamnation à l’inéligibilité est confirmée (ce qu’elle craint visiblement), Jordan Bardella sera officiellement en piste à l’été.
Alors, un boulevard s’ouvre-t-il pour ce surdoué de la politique qui, à 30 ans, selon ses propres mots, fait le job d’un homme de 50 ? Plusieurs obstacles peuvent encore surgir sur sa route, même s’il est propulsé par un fort courant dégagiste, comme le sont la plupart des leaders d’extrême-droite dans tout le reste de l’Europe. Jordan Bardella peut pâtir de trois éléments.
Programme et ligne sociale en question
Il peut d’abord trébucher sur les incohérences de son programme. Le Rassemblement national prétend régler tous les problèmes de la France en ponctionnant les milliards imaginaires que coûteraient les immigrés, les milliards obligatoires dus à Bruxelles et les milliards virtuels de diverses fraudes par définition difficiles à éliminer. Ce grand n’importe quoi sera dénoncé par tous ses adversaires. Même si ces futurs procureurs n’ont pas la cote, leurs critiques finiront sans doute par porter.
Jordan Bardella peut ensuite pâtir d’un brouillage de lignes. Notoirement plus « business friendly » que Marine Le Pen, il promet de défendre bec et ongles les intérêts des entreprises. Ce qui va se heurter au souci de conserver un électorat populaire, conquis par les positions démagogiques de la dame de Montretout. Sur les retraites, par exemple, le RN reste sur la borne d’âge de 62 ans, alors qu’en secret, le fringant impétrant promet aux patrons de maintenir les 64 ans.
Déjà une fracture est apparue à l’Assemblée nationale, où les députés du parti à la flamme ont voté massivement pour des hausses d’impôts tout en dénonçant une « boucherie fiscale » et en s’opposant à la taxe Zucman. Bardella a le plus grand mal à justifier ce grand écart qui va devenir de plus en plus voyant. Les socialistes ont commencé à tacler le RN sur le thème : « Vous êtes le parti des milliardaires, nous celui des prolétaires ». Tandis que les milieux des possédants sont furieux du nouvel IFI (impôt sur la fortune improductive). A trop embrasser…
Une opposition dispersée, une fenêtre ouverte
Enfin, la division des adversaires va peut-être faire émerger un candidat de second tour qui ne soit pas Jean-Luc Mélenchon, meilleur ennemi de tout champion du RN au second tour. Personne ne s’impose pour l’heure, à gauche comme à droite, et chacun pense avoir sa chance. D’où une impression de désordre indescriptible, prélude d’une défaite annoncée. Mais de cette faiblesse, pour l’heure réelle, peut sortir un bien.
A droite, la perspective d’une primaire, d’abord rejetée par les favoris, commence à faire son chemin, puisqu’ il n’y a plus de candidat naturel. Edouard Philippe ne surplombe plus le paysage et Bruno Retailleau est sous l’eau. D’autres, logiquement, souhaitent tenter leur chance et poussent à l’organisation d’une compétition. Elle deviendra inévitable si, dans quelques mois, on en est au même point. Alors pourra émerger un adversaire crédible pour battre Bardella.
La gauche sociale-démocrate peut elle aussi tenter de profiter d’une situation en apparence désespérée. Pour les électeurs qui répugnent à l’idée d’une victoire de l’extrême-droite, fût-elle sous les habits neufs d’un Bardella, il va s’agir de voter utile, Jean-Luc Mélenchon ne pouvant pas gagner la présidentielle. Une partie de ses électeurs pourraient donc se détacher du lider maximo pour se porter dès le premier tour sur un candidat plus modéré qui aurait une chance de l’emporter. L’épouvantail RN, au bord du pouvoir, pourrait servir un social-démocrate. Il n’est pas interdit de rêver…



