Qui protègera les profs ?
L’onde de choc provoquée par la tentative d’homicide sur une enseignante d’arts plastiques dans le Var ne devrait pas seulement inspirer tristesse et sidération. Les réponses à trouver sont urgentes, et l’introspection requise dépasse de très loin l’école.
La jeunesse de notre pays va mal. De nombreux enfants sont en souffrance morale, éducative, psychique, voire malades. Cette violence sourde traverse tous les milieux, tous les secteurs – scolarisés ou professionnels – pire, son expression morbide gagne en précocité jusqu’à toucher l’enfance et non plus seulement l’adolescence. De sociologues en chronobiologistes, de psychiatres en nutritionnistes, d’addictologues en thérapeutes, tous, sans exception, tirent la sonnette d’alarme dans un silence incroyablement assourdissant.
La société, dont l’âge moyen ne cesse de reculer, s’est lâchement dissimulée derrière la fracture de la pandémie de Covid pour détourner le regard, elle a déploré une jeunesse désœuvrée mettant en accusation une éducation nationale aux abois. Ce faisant, elle s’est exonérée, nous nous sommes exonérés de la charge collective qui revient à toute organisation humaine soucieuse de se perpétuer : entourer, éduquer, transmettre et donc sécuriser.
Ces drames sont bien plus que des « faits divers ». À chaque fois, ils font l’objet de plateaux sur les chaînes d’information, d’analyses d’experts, au moins pendant 36 heures, avant que la vie ne reprenne son cours … jusqu’au drame suivant. Mais à cette heure, le pronostic vital de l’enseignante de Sanary est toujours engagé. Chaque semaine, les tentatives de suicide se multiplient chez des adolescents et des enfants. Un cri que la société choisit sciemment d’ignorer ; ses politiques publiques, de mettre de côté ; les discours de ses gouvernants, de caricaturer. Naturellement, le bras armé de cet adolescent ne saurait trouver la moindre excuse, mais le constat s’impose : le degré de violence, contre l’autre ou contre soi, est devenu envahissant.
Pourtant, l’école se bat, encore et toujours, seule : contre les maltraitances parentales souvent passées sous silence, contre l’addiction aux écrans et la perfidie des plateformes mercantiles toutes puissantes, contre le harcèlement, contre les violences sexuelles et sexistes, contre l’abject déferlement masculiniste en ligne et dans le réel, contre la radicalisation express sur la toile, contre la culture de mort des narcotrafiquants. Et la liste n’est pas exhaustive, d’autant que l’on attend d’elle qu’elle transmettre, à raison, des savoirs et des compétences et qu’elle soit en mesure de s’adapter à la révolution de l’IA en cours.
Il est plus que temps de sortir du déni collectif et que chacun prenne sa part. La solidité des hussards noirs de la République ne saurait être illimitée. Nos profs sont en première ligne, sans ravitaillement, sans union sacrée derrière eux, sans plan de bataille si ce n’est celui de tenir. On peut naturellement discuter la réorganisation du temps scolaire, il le faudrait, on doit discuter les marges budgétaires, on devrait à l’évidence moderniser le statut du fonctionnaire enseignant dont les jeunes ne veulent plus, on peut sécuriser davantage les établissements, on peut consolider la coopération entre Grenelle et Beauvau pour sensibiliser aux questions de sécurité et retrouver le sanctuaire que n’aurait jamais dû cesser d’être l’école. Mais elle n’a ni les moyens, ni la mission de devenir un centre pénitentiaire fermé.
Endiguer la culture de la mort
La dégradation de la santé psychique et morale de ces jeunes, dont certains sont désormais des criminels, est bel et bien l’affaire de tous, d’autant qu’elle trouve ses prolongements dans tout l’Occident. La fascination pour l’ultra violence, l’obscène pornographie du sang et des larmes qui abîme toute une génération par le vecteur d’écrans devenus engins de mort, dévorant le temps de cerveau disponible, ne sont pas plus naturelles que les discours de haine nourris de l’Oural à la côte Est des États-Unis. La régression civilisationnelle qu’il nous faut affronter est d’abord le produit d’un reflux idéologique où la mort, la violence, et le rapport de force s’étalent comme seul avenir à une partie de cette juvénilité lobotomisée. Les générations la précédant ont le devoir d’y opposer une culture de vie et de renouer avec les solutions collectives parce que c’est la seule alternative.
On pourra multiplier les enquêtes administratives, diligenter des expertises, décupler les places en ITEP et faire naître les vocations pour réduire les files d’attente chez les psychiatres, autant de mesures indispensables et prioritaires. Si nos enseignants, notre école, nos éducateurs demeurent l’unique digue face aux pathologies d’une jeunesse à la dérive, alors nous perdrons de manière certaine. Nos acquis démocratiques, ceux de l’État de droit, sont aujourd’hui en jeu.



