Racisme d’atmosphère
On impute souvent les deux meurtres racistes antimusulmans de ces dernières semaines à un environnement fait de discours xénophobes et racistes. Encore faut-il préciser ce qu’on entend par là…
Deux semaines après le meurtre d’un jeune Malien, Aboubakar Cissé, un Tunisien de 45 ans, Hichem M., a été tué dans le Var par un homme aux motivations clairement racistes. Deux meurtres racistes ou islamophobes, glaçants et angoissants, alors qu’on espérait que la France n’avait pas encore atteint le niveau de violence qu’on observe dans d’autres pays. Ces deux victimes étaient de parfaits innocents, respectés dans leur quartier et dans leur communauté. Leurs assassins ne reprochaient qu’une chose : leur supposée différence. Leur mort est d’une injustice révoltante
Cas individuels ? Faits divers malencontreux ? On sait bien que non. En s’expliquant, sommairement pour le premier, avec volubilité pour le second, les deux meurtriers exprimaient, certes leur conviction, mais répétaient aussi, de manière plus ou moins directe, de manières plus ou moins confuse, un certain air du temps fait de discours entendus, de textes répandus, de propos médiatiques diffusés comme des leitmotivs.
Il ne s’agit pas ici de postuler sommairement que tous ceux qui critiquent l’islam, qui fustigent l’islamisme, qui s’interrogent sur l’immigration, qui veulent en ce domaine une politique plus ferme ont, selon une formule facile, « armé le bras des assassins ». Le rapport entre les mots et les actes est complexe et rien ne peut empêcher des esprits malades de s’emparer de telle ou telle thèse banale pour justifier une violence que leurs auteurs ne prônent en rien et condamnent sans ambages.
Mais que dire des autres, les plus idéologues et les plus virulents, qui dénoncent non pas les actes de tel ou tel individu, de tel ou tel groupe – les musulmans ou les Arabes, en l’occurrence – mais leur simple présence ou leur simple existence, qui essentialisent telle ou telle catégorie, telle ou telle religion, telle ou telle culture, en les présentant comme dangereuses par nature ?
Comme il faut parler clairement, désignons-les. Quand Éric Zemmour déclare « qu’il n’y a pas de différence entre islam et islamisme », il impute à tous les musulmans, sans exception, des opinions extrêmes, intégristes, et, par extension une complaisance envers le djihadisme, ce qui ne peut qu’attiser la haine des esprits antimusulmans les plus exaltés.
Quand Renaud Camus, suivi par beaucoup d’autres, y compris au sein de la droite républicaine, sonne le tocsin devant « le grand remplacement » des Européens par les étrangers musulmans, il affirme sans l’ombre d’une preuve, sur la base de raisonnement faussés, que la « civilisation européenne » est menacée de disparition. Comment éviter, dès lors, que des excités saisis par une réaction patriotique pathologique, décident que seule la lutte violente pourra conjurer ce danger mortel ?
Quand des chaînes de télévision ou de radio, des journaux ou des sites d’information, le plus souvent liés à l’extrême-droite ou à la droite, dans une forme de déploration obsessionnelle, mettent en scène, chaque jour, et presque à chaque heure, les incidents où sont impliqués des immigrés, sans jamais parler de ceux, très majoritaires, qui sont étrangers à toutes violence, ils savent fort bien qu’ils donnent au spectateur le sentiment, sciemment entretenu, que ces faits critiquables ou condamnables sont le fait des immigrés en général et non d’une petite minorité d’entre eux. Dans une généralisation coupable, ces médias ameutent contre les immigrés pris comme un tout, seraient-ils les plus pacifiques et les plus respectueux des lois, la colère du public et la vindicte des plus énervés de ces citoyens indignés par le crime ou la délinquance.
Peut-être lors de leurs prochaines interventions, Pascal Praud, Éric Zemmour, Marion Maréchal, Mathieu Bock-Côté, Christine Kelly, les éditorialistes de Valeurs Actuelles, de Sud-Radio, du JDD ou d’Europe 1, pour n’en citer que quelques-uns, se poseront-ils cette question candide : en agitant sans cesse l’opinion contre l’immigration, les musulmans, les étrangers, en dénonçant « le laxisme des juges », la pleutrerie des politiciens « complices », l’irénisme des « bien-pensants » qui usent du « padamalgam » en distinguant la masse pacifique des immigrés et la minorité délinquante pami eux, n’aurais-je pas une part de responsabilité dans la montée de la violence xénophobe ? Après tout, entre l’Ascension et la Pentecôte, les examens de conscience ne sont pas impossibles…



