Raphaëlle Bacqué : les nouveaux maîtres du monde

par Valérie Lecasble |  publié le 21/02/2026

Avec ses confrères du Monde spécialistes de la tech, l’écrivaine décrit les menaces que font planer les nouveaux maîtres du monde sur nos sociétés. Enquêtant au cœur du pouvoir des Gafam, elle nous révèle leurs méthodes et nous livre leurs secrets.

L'écrivaine et journaliste Raphaelle Bacqué. (Photo 7 avril 2024 JOEL SAGET / AFP) - Couverture du livre « Nos nouveaux maîtres » de Raphaëlle Bacqué , Damien Leloup , Alexandre Piquard, parution février 2026, éditions Albin Michel

Les patrons de la tech au cœur du pouvoir

Qui sont « Nos nouveaux maîtres » que vous évoquez ?

Ce sont les grands patrons de la tech qui possèdent ces entreprises qui nous sont familières et organisent nos vies et que nous avons découverts, bien alignés sous la coupole du Capitole, le jour de l’investiture de Donald Trump. Ces patrons sont aujourd’hui les plus puissants du monde. Ils contrôlent les réseaux sociaux, le commerce en ligne, les satellites, l’analyse des données, la surveillance… Ils se nomment notamment Mark Zuckerberg (Meta), Sundar Pichai (Google), Jeff Bezos (Amazon), Elon Musk (SpaceX) ou Tim Cook (Apple). Ils sont une quinzaine qui entourent ce jour-là le président sur cette photo historique, pensée par ce maître en communication qu’est Donald Trump, et qui signe leur ralliement.
Il ne manque que Peter Thiel (cofondateur de PayPal et de Palantir), resté dans la coulisse, le seul qui n’avait pas besoin d’être sur la photo puisqu’il avait rejoint le trumpisme dès 2016. Et Sam Altman, le patron quadragénaire d’OpenAI et cocréateur de ChatGPT, que Musk déteste et que Trump a relégué dans une pièce adjacente pour ne pas froisser le patron de Tesla et SpaceX mais qu’il a déjà prévu de recevoir, dès le lendemain de son investiture et devant les photographes, avec le fondateur d’Oracle, Larry Ellison.

Pourquoi se sont-ils ralliés à Trump ?

Jusque-là, la plupart de ces seigneurs de la tech avaient financé très largement les campagnes électorales des démocrates, de Clinton à Obama. S’ils se rallient soudain au trumpisme, ce n’est pas tant par conviction que d’abord par peur. Donald Trump les a menacés parfois très explicitement. Depuis quelques mois, il assure qu’il traînera Mark Zuckerberg en prison : en 2021, Meta avait suspendu les comptes Facebook et Instagram de Trump qui encourageait ses partisans à prendre d’assaut le Capitole.
Le patron d’Amazon craint lui aussi le pouvoir trumpiste. Depuis des années, Jeff Bezos paie une armada de lobbyistes pour contrer les lois antitrust qui menacent sa suprématie sur des pans entiers de l’économie. Il a aussi besoin du soutien de l’État américain pour sa société spatiale Blue Origin et sa constellation de satellites. Dès qu’il a vu le vent tourner, il a fait en sorte que le journal qu’il a racheté, le Washington Post, historiquement démocrate, s’abstienne de choisir un candidat à la présidentielle, pour éviter qu’il n’affiche son soutien à Kamala Harris.
La deuxième raison à leur ralliement est tout bonnement la nécessité. Ils se sont convaincus que le nouveau président des États-Unis plaidera leur cause et les défendra à l’extérieur contre les tentatives de l’Europe qui cherche à les réguler. Ils ont aussi compris que le président bouleversera les priorités de la politique énergétique américaine. La course à l’IA dans laquelle ils sont tous engagés réclame la construction de data centers géants, « aussi grands que Manhattan » a promis le New-Yorkais Zuckerberg, consommateurs d’une énergie folle. « Drill, baby, drill » a déjà promis Trump pendant sa campagne, remettant l’accent sur le pétrole et le gaz en oubliant la production des gaz à effet de serre et les mesures pour le climat signées autrefois. Déjà, il envisage de mettre la main sur les terres rares nécessaires à la fabrication des précieux microprocesseurs. Bientôt, viendront les menaces sur le Groenland et l’intervention au Venezuela qui détient les premières réserves mondiales de pétrole brut…

Ces gens-là s’entendent-ils ?

Ils ont des intérêts communs mais entretiennent entre eux une compétition féroce. Ainsi Elon Musk déteste Mark Zuckerberg qui lui-même est en compétition avec les patrons d’Apple. Google, OpenAI, Meta sont dans une lutte acharnée sur l’IA. Nous sommes loin de cette Silicon Valley progressiste et idéalisée que décrivait, vingt ans auparavant, Dominique Nora dans son excellent livre « Les pionniers de l’or vert ». Ces patrons d’alors se voulaient encore cool, se promenaient pieds nus et en T-shirt, et prônaient le partage mondial. Depuis, cet idéal a explosé et la chasse au profit s’est emballée.

Une puissance technologique et idéologique inédite

En quoi sont-ils si particuliers ?

Leur course à la puissance est inédite. Ils possèdent une très grande partie de nos données et ont désormais pénétré tous les domaines qui relevaient jusque-là de la souveraineté de l’État. Le système de paiement PayPal a directement été pensé comme une substitution au monopole de l’État sur la monnaie. Ils sont désormais partie prenante des systèmes de défense. Les satellites de Blue Origin (Bezos) et SpaceX (Musk), les systèmes d’analyse de données et de surveillance de Palantir (Thiel) concourent directement aux liaisons internet mais aussi à l’armée.
Ils peuvent avoir un impact sur la guerre comme lorsqu’Elon Musk brouille momentanément la liaison de ses satellites Starlink pour les Russes, permettant à l’Ukraine de réussir une contre-attaque opportune, vingt-quatre heures plus tard. Musk et sa société ont d’ailleurs développé un partenariat avec la NASA qui lie le privé et le public pour le plus grand bénéfice de chacun.

Diriez-vous qu’ils possèdent le nouveau pouvoir ?

C’est un monde masculin, d’ingénieurs qui ont désormais un pouvoir immense sur nos vies et nos sociétés, y compris celui d’informer, de modeler et de manipuler les opinions, bientôt de contrefaire et même de réinventer la réalité. On le voit très clairement avec le réseau X d’Elon Musk. Il a volontairement mis fin aux équipes de modération et modifié l’algorithme afin de pousser les opinions les plus radicales, de polariser les contenus, soutenant délibérément les partis d’extrême droite.
Aujourd’hui, au cœur de ce qui reste la plus grande démocratie, on trouve une oligarchie plus riche et plus puissante que l’oligarchie russe. Elon Musk est désormais l’homme le plus riche du monde. Bon nombre de seigneurs de la tech le suivent, au top 50 des grandes fortunes mondiales. Lancés dans la course à l’intelligence artificielle, un certain nombre d’entre eux seront à la tête de cette révolution industrielle et anthropologique qui s’annonce.

Une régulation contestée et des ambitions sans limites

Alliés à Trump, sont-ils indéboulonnables ?

Le divorce s’est amorcé avec les démocrates qu’ils finançaient quand Joe Biden a commencé à vouloir les réguler. Il n’a pas compris leur puissance. Pire, il les a parfois humiliés comme lorsqu’il a convié tous les acteurs de l’industrie automobile propre sauf… Elon Musk, pourtant leader du secteur avec Tesla, qui avait le tort, à ses yeux de militant démocrate, d’avoir écarté toute tentative de création d’un syndicat à l’intérieur de son entreprise. Il n’est vraiment pas certain que les démocrates parviennent à renouer à très court terme le lien.

Mais au-delà, les patrons de la tech peuvent aussi compter, au cœur du pouvoir trumpiste, sur un homme lige puissant : le vice-président lui-même. C’est Peter Thiel, cet idéologue libertarien, opposé à la démocratie et, au fond, assez marginal jusque-là dans la Silicon Valley, qui a repéré l’ambitieux JD Vance et l’a poussé dans le premier cercle de Donald Trump. Avec lui, la tech dispose d’un véritable allié politique, plus jeune, plus radical et parfaitement disposé à pousser leurs intérêts.

Pourquoi sont-ils arc-boutés contre toute régulation ?

Parce qu’elle limite grandement leurs profits. Ce sont des milliardaires qui ont parfois fait fortune en moins de vingt ans, mais ils veulent poursuivre sur leur lancée. Elon Musk aurait pu conserver les équipes de modération qui existaient sur Twitter lorsqu’il a racheté ce réseau et l’a rebaptisé X, de façon à ce que n’y circulent pas ces injures de néonazis qui crient mort aux juifs, ces appels à la haine raciale ou cette IA qui déshabille les images d’individus, essentiellement les femmes. Mais cela coûte très cher et cela génère moins de flux. Polariser les opinions, exciter la haine, permettre la circulation de la pornographie génère au contraire du trafic.
Zuckerberg est bien moins idéologue et radical que ne le sont Thiel ou Musk, mais lui aussi rechigne à cette régulation qui gêne la rentabilité de ses réseaux et l’oblige aujourd’hui à répondre devant un tribunal américain des phénomènes d’addiction des enfants et des adolescents sur ses réseaux sociaux. L’argument de la liberté d’expression absolue qu’ils brandissent volontiers n’est souvent que le masque de la cupidité et de leur volonté de voir croître leur rentabilité.
Même le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, s’est rangé aux diktats des patrons de la Silicon Valley pour limiter la régulation.

Comment avez-vous réussi à pénétrer ces secrets ?

J’ai enquêté avec mes deux confrères, Damien Leloup et Alexandre Piquard, qui suivent la tech au Monde. Et j’ai passé un mois aux États-Unis. L’accès aux pontes de la Silicon Valley est très verrouillé mais j’ai pu voir de nombreux ingénieurs venus discrètement dans le petit motel où j’étais installée à Palo Alto. J’ai interviewé plusieurs multimillionnaires dans cette modeste chambre d’hôtel où ils venaient me retrouver à l’abri des regards.
Car si les patrons de la tech affectent la transparence et soutiennent la liberté d’expression absolue, ils font signer à leurs collaborateurs des contrats de confidentialité à rallonge qui verrouillent largement l’information. Beaucoup des ingénieurs de la Silicon Valley étaient effrayés par la tournure des choses et ont accepté de raconter mais sans apparaître. Ils ne voulaient pas risquer un licenciement qui les aurait obligés à quitter cette terre de Californie où la vie est si chère qu’il est quasi impossible d’y rester sans les gros salaires du secteur.

À quoi ressemble cette nouvelle Silicon Valley ?

Cette nouvelle élite ne ressemble pas aux autres. Pas tant parce qu’elle est très, très largement masculine – nous en avons connu d’autres, depuis les débuts de l’humanité ; mais c’est aussi une élite d’ingénieurs qui a émergé à la fin des années 1970 dans la Silicon Valley avec Steve Jobs puis Bill Gates et qui a prospéré dans les années 2000.
Sa référence intellectuelle, culturelle et mentale est la science-fiction. Cette littérature qui met en scène la compétition voire l’affrontement entre l’homme et la machine, l’exploration des planètes, la confrontation de l’humanité et des extraterrestres et plus encore ces batailles pour bâtir des empires que l’on trouve dans les livres qui sont leurs références : Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien, Fondation d’Isaac Asimov, ou le film de George Lucas, La Guerre des étoiles.
Leur imaginaire se réfère aussi, curieusement, beaucoup à l’Empire romain. Pas la démocratie athénienne ou La République de Platon, non, l’Empire romain. Celui où un homme domine et qui civilise les barbares. Mark Zuckerberg parle le latin, voue une admiration absolue aux empereurs Marc Aurèle et Auguste et a d’ailleurs prénommé ses enfants Maxima, August et Aurélia. Elon Musk se revendique comme la réincarnation de l’esprit d’Alexandre le Grand et a un jour revêtu une tenue de général de l’armée romaine revisitée par la vision hollywoodienne de l’Antiquité, très Gladiator.
Ce goût pour la science-fiction et les empires explique en grande partie aussi leur goût pour le transhumanisme, l’intelligence artificielle et la machine. Ils ont la volonté de conquérir, de civiliser mais aussi d’augmenter l’homme et de dépasser sa fragilité. Il est frappant de voir leur investissement dans la recherche, non pas classiquement pour vaincre le cancer mais pour vaincre la mort. Peter Thiel a ainsi prévu de faire cryogéniser son corps à l’instant même où il mourra, dans l’idée qu’on pourra ainsi le ranimer le jour où la science aura vaincu la maladie et la vieillesse. D’autres prônent la duplication du cerveau dans un ordinateur afin de continuer à penser à travers la machine au-delà de leur disparition physique.
Ils n’ont pas peur de la fin du monde parce qu’ils pensent qu’ils vont survivre. La plupart d’entre eux ont ainsi acheté des maisons dans des îles ou des contrées lointaines pour y avoir des abris. Elon Musk affirme son dessein d’aller sur Mars pour installer une nouvelle colonie. D’où ce sentiment de surpuissance et de dépassement de l’humanité. Grâce à la conquête scientifique, la machine permettra de dépasser la nature, l’intelligence artificielle augmentera à l’infini les possibilités de l’humanité quitte à la remplacer et ils vaincront enfin la mort.

Drôle d’ambiance…

Ce désir d’innovation a évidemment un aspect exaltant, une véritable révolution est en marche, mais on est frappé du manque d’armature éthique de beaucoup de ces « nouveaux maîtres ». Quelques chercheurs, chez OpenAI et Anthropic, qui font la course en tête dans l’intelligence artificielle, ont alerté ces derniers temps sur les risques de manipulation des humains par l’IA et même, disent-ils, de péril pour le monde. Mais ils sont alors poussés au départ.
Les seigneurs de la tech évoquent la fin du travail et imaginent le versement d’une sorte de revenu universel afin de faire en sorte que chacun puisse continuer à consommer malgré le remplacement des emplois par la machine mais balayent les impacts sociaux, psychologiques sur la société. Et les conséquences politiques sur nos démocraties.

Propos recueillis par Valérie Lecasble

Valérie Lecasble

Editorialiste politique