Redford : une Amérique disparaît

par Laurent Joffrin |  publié le 17/09/2025

La mort de Robert Redford, icône progressiste des seventies, star du box-office engagé, parrain bienveillant du cinéma d’auteur, coïncide avec l’effacement de cette Amérique qu’on aimait, démocrate, optimiste, consciente de ses failles mais confiante dans l’humanité.

Robert Redford dans "Les quatre malfrats" (The Hot Rock) 1972 - Peter Yates (réal). (Photo de Landers Roberts Productions / Collection ChristopheL via AFP)

Il était la bonne et la mauvaise conscience de l’Amérique. Dans Les Hommes du Président, il incarnait aux côtés de Dustin Hoffman, l’un des deux journalistes justiciers de l’affaire du Watergate ; dans Les Trois Jours du Condor, la victime rebelle des agissements de la CIA ; dans Butch Cassidy, un hors-la-loi anarchisant, dans Nos Plus Belles Années un écrivain wasp amoureux d’une activiste communisante, dans Jeremiah Johnson, un cow-boy désabusé qui se retire en solitaire dans la nature sauvage.

Il n’était alors qu’un comédien – excellent – et ces films avaient été conçus par d’autres. Mais il en épousait les histoires, les personnages et les valeurs : celles d’une gauche lucide, qui révélait au public les failles de l’Amérique, mais croyait aussi dans la résistance, dans la rébellion des justes, dans le changement de la société et de la politique. Il était le symbole flamboyant et humble de l’Amérique qu’on aimait.

Ces convictions, il les a instillées ensuite dans les films qu’il a lui-même réalisés, souvent primés, toujours respectés. Mais il les a surtout mises en pratique, soutien fidèle du Parti démocrate, critique envers Hollywood qui l’avait pourtant porté au pinacle et, surtout, l’un des premiers écologistes médiatiques de la scène yankee, achetant une vallée qu’il voulait protéger contre les dégâts de la spéculation, pour en faire en quelques années la Mecque du cinéma d’auteur, celui qui renouvelait son art loin des pesantes machines hollywoodiennes. Le Festival de Sundance, créé par Redford, connu dans le monde entier, est devenu une institution progressiste et artistique qui promeut la créativité des productions indépendantes et soutient les créateurs épris de novations cinématographiques.

Les critiques de la presse française retracent ce parcours exemplaire avec un brin de condescendance, moquant son look d’éternel jeune premier aux dents blanches et à la crinière dorée, sa candeur de militant, la bien-pensance de ses engagements auprès des leaders démocrates, les Clinton ou bien les Obama. Peut-être préfèrent-ils, à cette icône de la gauche raisonnable, la brutale franchise réactionnaire d’un Donald Trump, qui suscite l’indignation radicale…

Pourtant Robert Redford incarnait ce que l’Amérique de Lincoln, de Roosevelt, des Kennedy ou de Martin Luther King pouvait faire de mieux, les droits civiques, la « Great Society » de Lyndon Johnson et ses avancées sociales, la Sécurité sociale des Clinton ou la volonté d’apaisement post-raciale de Barack Obama, toutes choses que l’acteur et metteur en scène révérait.

Tout cela semble aujourd’hui balayé par la tempête trumpiste, qui nous ramène aux pires heures des États-Unis, racistes, impérialistes, violentes et marquées par la tentation fascisante d’un Lindbergh, les mensonges d’un Nixon ou le prurit guerrier d’un George W. Bush. Ceux qui moquent aujourd’hui la morale de boy-scout de Redford, qui croyait comme Capra ou Chaplin à la force de la démocratie américaine, se résignent en fait à la disparition du camp progressiste. Ils négligent l’épitaphe livrée par Jane Fonda, autre artiste engagée qui a sauvé l’honneur de l’Oncle Sam. Pour elle, Redford était « une personne magnifique à tous égards » qui « incarnait une Amérique pour laquelle nous devons continuer à nous battre ».

Laurent Joffrin