Retour de Kiev
Je devais écrire un texte sur mon expérience de l’Europe selon et avec Jacques Delors (*). Et puis le hasard a voulu qu’un déplacement professionnel me conduise à Kiev où je n’étais plus allé depuis l’invasion russe du 22 février 2022. J’y ai trouvé l’âme de l’Europe.
Lors du trajet aller, mon train de nuit entre la frontière polonaise et la capitale ukrainienne dut s’arrêter souvent et longuement en raison de survols d’essaims de drones, dont 19 d’entre eux pénétrèrent en Pologne. Et c’est durant le même long voyage de retour que l’idée s’est imposée, sans vraiment changer de sujet, de modifier l’angle et le format de mon propos pour livrer un témoignage sous forme de billet. Et, ainsi, de partager plusieurs impressions et quelques convictions au sortir de deux jours de contacts, de séances de travail et de conversations dont j’avoue que suis revenu secoué comme il arrive parfois après une expérience qui frappe, dérange, et, pour tout dire, remue … La secousse tient aux multiples contrastes, tensions et contradictions qui se sont imposés à tous moments.
Entre la vie en ville, dans la douceur d’une fin d’été et la guerre, les tranchées, loin, là-bas, sur le front. Deux réalités simultanées qui se croisent d’ailleurs au vu du nombre de passants, hommes ou femmes, en battle-dress et lorsqu’une sirène d’alerte retentit (y compris sur votre portable), vous fait dévaler dans les sous-sols pour poursuivre entretiens ou réunions dans des espaces de travail aménagés à cet effet et dotés de facilités digitales dupliquées en temps réel.
Entre résister et déjà se transformer. Contenir la poussée russe à l’Est, reconstruire encore et encore ce que les drones et les missiles détruisent notamment dans le secteur des infrastructures énergétiques, mais aussi dédier ce qu’il faut d‘attention et d’efforts pour préparer l’avenir, profondément réformer le pays, sa gouvernance et celle de son économie, par étapes, sur son chemin vers l’Union européenne.
Entre fragilités et solidités : d’un côté des finances publiques dont le déficit doit être comblé à hauteur de cinquante milliards par an par l’aide extérieure, et la perspective d’avoir, un jour, à financer un plan de reconstruction de cinq cent milliards ; de l’autre le potentiel industriel, agricole, énergétique et technologique d’un pays débarrassé des lourdeurs du passé, ouvert aux appétits du capitalisme de marché et dont la jeunesse est endurcie et formée.
Entre aujourd’hui et demain. La réalité d’aujourd’hui : tenir militairement. L’espoir pour demain : de vraies garanties de sécurité dont le dessin ne comporte à ce stade que quelques pointillés tant il semble improbable que la Russie de Poutine les accepte quelles qu’en soient les modalités, et sans lesquelles les jeunes générations seront tentées de quitter leur terre.
Entre certitudes et doutes, enfin. La certitude absolue, inébranlable et calmement affichée de mes interlocuteurs sur le soutien des européens, juxtaposée aux flottements américains selon que Trump souffle le chaud ou le froid, ou au double langage chinois. Mais aussi la peur qui saisit dès qu’apparaît la béance stratégique qu’ouvrirait un abandon américain à un moment où le soutien européen ne serait pas capable de prendre le relais ; ou encore le questionnement sur la réaction des pays membres de l’OTAN en cas d’escalade russe.
J’avais estimé, dans une interview donnée au Grand Continent au printemps 2022, que l’invasion russe en Ukraine serait, peut-être, la première épreuve vraiment existentielle de l’Union Européenne depuis ses débuts. Cette interrogation avait étonné comme si je tournais le dos à une conviction qui a guidé tant d’années de mes engagements.
À Kiev, cette fois, cette interrogation est devenue une triple certitude. La première : la défense de l’Ukraine est celle de l’Europe, la nôtre, l’actuelle. Nous ne devons pas léguer aux générations à venir une telle menace à l’Est dans un monde devenu aussi brutalisé. La seconde, en référence à Renan selon lequel la nation est un plébiscite de tous les moments : l’Ukraine est une nation européenne. La troisième, en songeant à Jacques Delors lorsqu’il disait qu’il manquait encore une âme à l’union des européens pour assurer son avenir : cette âme, je l’ai croisée à Kiev.
(*) Texte à paraître dans le numéro spécial de la revue de l’ENA publié à l’occasion de son 80ème anniversaire.



