Retraites : clé de la crise ou sparadrap ?
Une suspension de la retraite à 64 ans, avancée par Élisabeth Borne, figerait provisoirement le départ à 63 ans. Le coût en vaut peut-être la chandelle pour sortir de l’impasse institutionnelle actuelle, faute de remède miracle.
Les socialistes devraient remercier le Medef ! Car c’est finalement grâce à l’entêtement de ses représentants qui, jusqu’à la clôture du conclave en juin dernier, ont refusé d’introduire toute nouvelle mesure sur la pénibilité, que la réforme sur l’âge de départ en retraite à 64 ans pourrait être suspendue. Des partenaires sociaux comme la CFDT aurait pu la valider si le patronat s’était révélé plus souple.
Mais tant d’intransigeance a transformé cette réforme en totem pour la gauche et singulièrement pour les socialistes. Au point d’en faire la seule porte de sortie à la crise politique profonde que traverse le pays. Car rien ne laisse supposer qu’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale permettrait une décantation des tensions d’un bout à l’autre du spectre politique. Ni qu’une élection présidentielle anticipée dans l’urgence déboucherait sur une nouvelle vision pour la France, tant les antagonismes sont à ce jour exacerbés. Il convient d’abord de revenir à un climat politique républicain dans une démocratie respectueuse des opinions, avant de retourner aux urnes. La suspension de cette réforme des retraites pourrait permettre cet apaisement. Le Medef, mauvais stratège, aura tout perdu.
Le dossier des retraites n’est pas fermé pour autant, car les paramètres n’ont pas changé. Si la réforme est suspendue, c’est uniquement pour que le travail parlementaire puisse reprendre afin de doter le pays d’un budget, de donner un cap aux acteurs économiques pour relancer l’investissement et l’emploi. Mais aussi pour tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2027. C’est à cette occasion que le dossier des retraites devra bien être rouvert.
Rappelons que les retraites versées en France auront porté sur 414 milliards d’euros en 2025 et avoisineront 460 milliards en 2035 et 500 milliards en 2045, alors que les ressources (près de 14% du PIB aujourd’hui) progresseraient moins vite. Or, la Cour des comptes, dans son bilan de février dernier, était catégorique : « Dès 2025, le déficit (tous régimes compris) devrait atteindre 6,6 milliards d’euros. Il devrait se stabiliser autour de ce montant jusque vers 2030, grâce notamment à la montée en puissance de la réforme de 2023. Le déficit devrait ensuite se dégrader continûment et atteindre près de 15 milliards (hors inflation) en 2035, puis autour de 30 milliards en 2045. » Or, si la réforme de 2023 devait être abrogée, le déficit serait encore bien plus lourd.
Et que serait le coût d’une suspension ? « L’avancée d’un an de l’âge d’ouverture des droits (63 ans au lieu de 64) représenterait une dépense supplémentaire pour le système des retraites de 5,8 milliards d’euros en 2035 », ajoutait la Cour. Toutefois, une suspension est par nature provisoire. C’est pourquoi il n’est question, à ce stade, que de suspendre la réforme avant qu’une nouvelle mouture prenne forme. Tout le monde en est conscient, la question étant : laquelle ?
Il faudra, cette fois, être plus ambitieux sur le fond et ne pas se contenter de déplacer quelques curseurs à l’aveugle. Pourquoi ? Nous vivons aujourd’hui plus longtemps à la retraite, grâce à l’augmentation de l’espérance de vie (après 60 ans, elle est aujourd’hui pour les femmes de 28 ans et de 23 ans pour les hommes) qui va encore s’accentuer. Un phénomène qu’on doit conjuguer avec la baisse du taux de natalité pour prendre la mesure du vieillissement de la population. Ainsi, le rapport entre le nombre de cotisants et le nombre de retraités va diminuer, passant dans le secteur privé d’environ 1,77 en 2025 à 1,66 en 2035 puis à 1,54 en 2045. Et dans le public, la dégradation de ce ratio va être encore plus rude, passant de 1,6 en 2023 à 1,3 en 2033 et 1,1 en 2045. Insoutenable. Aussi, dans son scénario de référence, le Conseil d’orientation des retraites (COR) préconise-t-il une augmentation du taux d’emploi des seniors combinée à un recul de l’âge moyen de départ à la retraite. On peut aussi imaginer des formules plus individualisées.
Il en existe, comme le régime de retraite par points qui fonctionne déjà en France pour les retraites complémentaires. Plus on commence à travailler jeune, plus on cumule de points et plus on arrive tôt à un total de permettant le départ en retraite. Fini le débat sur les carrières longues. On peut même imaginer que, pour les métiers pénibles, des points additionnels soient versés au compte du cotisant pour un départ précoce en retraite. Voilà pour la pénibilité au travail. Tout cela sans renoncer au principe du système par répartition qui établit un lien intergénérationnel.



