Rima Hassan, Jean-Pierre Filliu : deux visions de Gaza
Une activiste, un historien… L’une joue l’image, l’autre l’écrit, l’une les tripes, l’autre l’intelligence. Qui gagne ?
Sur la scène médiatique française, l’un et l’autre ont incarné, depuis une dizaine de jours, la solidarité avec la population de Gaza, la dénonciation de la politique Netanyahou, l’indignation devant un massacre sans fin.
Le premier s’appelle Jean-Pierre Filliu, historien, spécialiste de longue main des questions proche-orientales, auteur de nombreux ouvrages, universitaire reconnu, parfois contesté mais toujours respecté. Cohérent avec son engagement de toujours au service de la compréhension d’un univers complexe et mouvant, il a passé deux mois à Gaza au sein d’une organisation non-gouvernementale, frottant son savoir ancien aux cruelles réalités du terrain, vivant aux côtés des victimes palestiniennes sans nier les souffrances juives, connaissant les bourreaux des deux camps, sûr que le peuple de Palestine a raison de demander son émancipation, mais tout aussi certain que les implacables méthodes du Hamas le mènent au pire. Filliu a pris ses risques – il aurait pu y rester – pour livrer un témoignage nuancé, précis, fait d’émotion et de réflexion, d’enquête lucide et de fiévreuse protestation.
La seconde, Rima Hassan, a été propulsée par Jean-Luc Mélenchon au Parlement européen où elle ne s’occupe ni de vie parlementaire ni d’Europe, mais de militantisme sommaire et buté contre Israël, certaine qu’en dénonçant l’État juif par tous les moyens et en minimisant les crimes du Hamas, on assure le salut des Palestiniens. Accompagnée d’une écologiste également radicale et tout aussi médiatique, Greta Thunberg, elle a pris place à bord d’un voilier confortable avec une poignée d’autres activistes pour « défier l’État hébreu ». Ce qui a consisté, sans prendre le moindre risque, à se faire arraisonner sans heurts en Méditerranée tout en multipliant les selfies, et à agacer les autorités israéliennes en refusant de prendre place à bord d’un avion pour Paris, ce qui retardera de quelques jours son retour triomphal en France. Le tout accompagné de la rhétorique épique du chef LFI, qui voit dans sa protégée une héritière glorieuse de Gandhi et de Jean Moulin. Le sort des Palestiniens en est-il amélioré ? Non. Quelques vivres sont-elles parvenues jusqu’à Gaza ? Pas le moins du monde. Pas grave, néanmoins : l’image est là et la polémique se développe. Le coup médiatique a réussi.
Les médias ont accordé à Filliu un traitement important mais par nature sérieux et peu spectaculaire : l’historien s’est exprimé dans un livre, outil antique et exigeant, qui travaillera en profondeur les consciences, mais qui s’effacera vite de la mémoire du grand public. L’équipée de Rima Hassan, savamment mise en scène, largement factice et moralement douillette, a été suivie heure par heure sur les écrans et les réseaux, tenant en haleine un public blasé qui voit surtout dans cette traversée de la Grande Bleue un show politique, où les bons et les méchants sont connus d’avance et où l’on ne convainc que les convaincus.
Ainsi va le spectacle du monde à l’heure du populisme de droite et de gauche, où les comédiens de l’indignation sur commande éclipsent les témoins informés et sincères qui tentent d’élever le niveau des débats.



