RN : ni droite, ni gauche, ni programme

par Boris Enet |  publié le 16/09/2025

Tandis que l’extrême-droite est en passe d’emporter la bataille idéologique, elle ne peut pas définir son orientation stratégique sans se fragiliser. Le mur du pouvoir semble toujours aussi difficile à franchir pour le RN.

La présidente du groupe parlementaire du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, prononce un discours, lors de l'Université d'été du Rassemblement national, à Bordeaux, le 14 septembre 2025. (Photo Christophe ARCHAMBAULT / AFP)

Triste podium. Sur les dix personnalités politiques préférées des Français, plus de la moitié sont d’extrême-droite, caracolant souvent en tête. Leur dénominateur commun idéologique a de nouveau été martelé par la dirigeante du RN dimanche dernier à Bordeaux : la fin de l’aide médicale aux étrangers, la fermeture des frontières, l’application de l’inconstitutionnelle préférence nationale, sans oublier la baisse drastique des contributions à Bruxelles pour mieux aider Poutine, Vance et Trump réunis. Par les temps qui courent, le discours est porteur … Mais il ne permet pas encore à la première formation de l’extrême-droite de se hisser au pouvoir.

Toujours structuré par le vieux slogan factieux des années 1930, ni droite, ni gauche, le RN tient une ligne de crête reposant sur un malentendu originel. Le versant déclassé de la petite bourgeoisie le soutient pour s’en prendre aux fonctionnaires – en plus des immigrés – et payer moins d’impôts tandis que sa branche populaire et précarisée veut voir dans ce parti une forme de revanche sociale dégagiste sur les élites, acquises au libéralisme le plus brutal. Cette incompatibilité, stratégique et économique terme à terme, peut naturellement se dissimuler derrière l’obsession nationaliste et raciste, à condition de se cantonner à l’opposition. Mais l’ivresse du pouvoir et l’immédiateté d’une telle perspective rappellent que le projet d’union des droites, encore poursuivi par une partie des dirigeants du RN, et relayé désormais par une écrasante majorité de l’électorat LR et de ses cadres intermédiaires ne peut s’accorder au traditionnel « Ni droite ni gauche », tradition poujadiste éminemment porteuse.

Cette alchimie fragile n’est pas sans rappeler la querelle de valeurs qui scinde aussi la galaxie nationaliste, y compris au sein du RN. Entre la galaxie C News avec ses puissants mécènes cathodiques-catholiques et l’aile la moins rétrograde, sur les questions du droit à l’avortement ou de la reconnaissance de l’homosexualité, la cuisine n’est pas la même. Le phénomène peut sembler contrintuitif, mais l’élargissement du socle électoral de l’extrême-droite lui interdit désormais de sortir de ses seuls fondamentaux anti-européens et xénophobes. Est-ce pour cette raison que le discours de rentrée de Marine Le Pen à Bordeaux est apparu si convenu ?

Outre un calendrier judiciaire chargé, il est probable que l’héritière de Jean-Marie Le Pen garde en mémoire ce sinistre 21 avril 2002, lorsque son père ressentit alors le frisson de l’histoire l’envahir, qualifié pour le second tour de la présidentielle. Ce courant politique, s’il connaît une ascension aux quatre coins du vieux continent et bien au-delà, a été marqué par une culture de l’opposition et de la marginalisation depuis 75 ans. La banalisation de ses thèmes de campagne et de ses jeunes cadres, ad nauseam, sur les plateaux télé, a relégué le Front National aux manuels d’histoire … Pour autant, la capacité à porter un programme de gouvernement n’est toujours pas acquise.

En cas de dissolution, redoutée par les plus lucides, le RN n’aura pas de mal à fédérer l’auditoire autour du gendre idéal, entré dans sa trentième année. Discipliné et corseté par la patronne du parti, le dauphin n’est pas en mesure de s’émanciper pour l’heure. À ses heures perdues et micro coupé, ce dernier reprendrait plus volontiers un programme économique accentuant la politique de l’offre, la poursuite de la baisse de la fiscalité et le traditionalisme des propositions de la nièce Le Pen, Marion Maréchal. Mais Jordan Bardella n’ignore pas que toutes les tentatives de débarquer un(e) Le Pen ont toujours échoué. Le RN demeure une PME familiale qui a perduré. Peut-on diriger la septième puissance mondiale avec une PME ?

Boris Enet