Rowlands et Cassavetes : tout contre et contre tout

par Élizabeth Gouslan |  publié le 28/02/2026

Provoquants, anticonformistes, ils ont révolutionné le cinéma américain en tournant une série de films-culte – ShadowsFacesHusbandsUne femme sous influence. Au théâtre du Petit Saint-Martin, la troupe de la Comédie-Française déroule pour nous la légende du couple que formaient Gena Rowlands et John Cassavetes. Secouant !

Contre d’après la vie et l’œuvre de John Cassavetes et Gena Rowlands - texte et mise en scène Constance Meyer et Sébastien Pouderoux. Au théâtre du Petit Saint-Martin avec la troupe de la Comédie-Française. (capture d'écran de la bande annonce)

L’homme, d’abord : un style viril et négligé, cravate de traviole, mains dans les poches, clope au bec et sourire narquois de celui à qui on ne la fait pas. À la fin des années soixante, il n’y a pas plus cool que John Cassavetes, acteur italo-américain hyper marginal et toujours énervé. La femme, ensuite : blonde platine, taille de guêpe, guiboles qui n’en finissent pas. Fausse baby doll, Gena Rowlands offre à la caméra le regard oblique des fêlées de compétition. À eux deux, ils déploient une légende et un règne qui perdureront trois décennies durant. La tyrannie des studios, le pouvoir des critiques, le star-system, l’utopie de l’American dream et la naïveté du public : John et Gena, rebelles nés, battent en brèche la société du spectacle.

Un couple mythique du nouvel Hollywood

Constance Meyer, Agathe Peyrard et Sébastien Pouderoux ont donc très logiquement intitulé leur pièce : Contre. Mais comment raconter ce chapitre décisif du nouvel Hollywood sans verser dans la complaisance ou l’hagiographie ? Trois pistes : faire appel à la troupe de la Comédie-Française, confier le rôle de Gena Rowlands à Marina Hands (elle capture d’instinct la beauté et la fureur de l’actrice blonde) et miser sur le haut potentiel comique de l’aventure.

Car le rideau s’ouvre sur un plateau télé où s’affrontent quatre critiques de cinéma. Sujet : Une femme sous influence, le dernier film de Cassavetes, qui plaît à tous sauf à la toute-puissante diva du New Yorker. Pauline Kael (Dominique Blanc, hilarante en commère aigrie) distille son venin : « Je souffre à chaque seconde. Les films de Cassavetes sont interminables, soporifiques et crasseux. Ah mais cette scène interminable des spaghettis et cette éternelle complaisance envers la folie, c’est insupportable. Certes, la performance de Gena Rowlands est exceptionnelle. Mais pourquoi est-elle si mal mariée ? »

Le fameux mari, qu’elle traite souvent de misogyne débile et d’acteur télé au chômage, lui répond sur une autre chaîne : « Si Pauline Kael venait un jour à aimer mes films, j’arrêterais d’en faire !!! » C’est sur ce registre gin-tonic que défilent les intimes du couple. À son copain Peter Falk, qui triomphe dans une série policière, Cassavetes, toujours fauché, demande ingénuement : « Dis-moi Peter, tu as touché combien pour Columbo, 20 000 dollars ? ». Réplique immédiate de Falk : « Ah non, John ! Non, pas question ! Tu fais comme d’habitude : tu hypothèques ta maison mais tu ne me prends pas mon fric ! ».

La méthode Cassavetes, entre génie et chaos

Comme chacun sait, la méthode Cassavetes ébouriffe. Tourner at home dans la panique et l’urgence, en donnant des rôles à ses proches, en leur empruntant des sommes qu’il ne rendra pas, en plumant les membres de l’équipe technique sur les pourcentages après bénéfices. Sauf que personne ne pouvait résister à son charme ! Tous voulaient en être. Son chef opérateur témoigne : « John, c’est John. Si une chose lui déplaît, hop, c’est la baston ! Même sa mère m’avait prévenu : “Ne fais surtout pas confiance à mon fils, il va t’arnaquer de toute façon !” ».

Oui, John, c’est John. Pour le meilleur et pour le pire. Séduisant, magnétique, mégalo, amer, méprisant : « Les bons acteurs, ça n’existe pas, dit-il. Moi, je ne les dirige pas en tout cas. La vie, c’est pas la politique, la vie c’est les hommes et les femmes, c’est tout. » John envers et contre tout, sale gosse pétri d’orgueil et d’humour, inversant toutes les règles : « Quand j’ai commencé, il y a trente ans, j’avais 50 000 dollars de dettes et aujourd’hui, j’ai toujours 50 000 dollars de dettes. Je ne veux pas être populaire. Aucun de mes films n’a marché. Sauf Une femme sous influence, qui est un hommage à Gena. »

Gena Rowlands, muse et héritage

Gena, elle, déteste les interviews, se méfie de la notoriété et voue un culte à la vérité. À la fin de la pièce, dévastée par la mort de son époux, la muse tragique résume l’énigme Cassavetes en ces termes : « C’est insupportable d’être parfait. Et il est même prétentieux d’essayer de l’être. John détestait éclairer les spectateurs. Ce qu’il voulait, c’était les perturber. Il n’a été ni bon père, ni bon mari et personne ne l’a jamais inspiré, à part moi. » Plongez dans l’histoire de John, Gena, Peter et les autres. Agaçants, attachants, drôles et stimulants, ils ont façonné le circuit indépendant. Après cela, visionnez sans attendre leur filmographie. En commençant par le plus toqué des Cassavetes : Husbands !


« Contre » d’après la vie et l’œuvre de John Cassavetes et Gena Rowlands, mise en scène Constance Meyer et Sébastien Pouderoux. Au Théâtre du Petit Saint-Martin du 29 janvier au 8 mars 2026.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure