Royaume-Uni : Starmer laisse le Labour en lambeaux
Que se passe-t-il quand un Premier ministre arrive aux affaires non pas sur la base d’un programme, mais grâce à l’usure de son prédécesseur ? Réponse outre-Manche, où le Labour offre un spectacle dont la gauche française ferait bien de ne pas s’inspirer.
Keir Starmer n’aura jamais cessé d’être balloté par les éléments depuis son arrivée au 10 Downing Street, à l’été 2024. Il est aujourd’hui le Premier ministre le moins populaire de l’histoire du pays, avec à peine 13 % d’opinions favorables. Les raisons de ce désaveu ne manquent pas : à peine élu, il s’est employé à marcher dans les pas de Jacques Chirac après la « fracture sociale » de 1995, en annonçant que la plupart de ses mesures sociales ne pourraient pas être mises en œuvre à cause d’un « déficit caché » de 20 milliards de livres.
Depuis, les scandales s’accumulent sans discontinuer : des ministres ont claqué la porte en réaction à ce qu’ils considéraient comme des mesures d’austérité ; la liste d’attente du NHS, le service de santé national, n’a jamais été aussi longue… Enfin, la croissance est en berne avec seulement 1,1 % anticipé cette année et un fort ralentissement prévu au second semestre.
Pour ne rien arranger, cette impopularité progresse alors qu’une xénophobie décomplexée est de plus en plus perceptible dans l’opinion britannique. Des militants d’extrême-droite, dans un pays pourtant longtemps épargné par le mouvement identitaire, se mettent à peindre ou hisser la croix de Saint-Georges, drapeau de l’Angleterre, partout dans l’espace public. La marche anti-immigration du 13 septembre a rassemblé entre 110.000 et 150.000 personnes à l’appel de Tommy Robinson, figure nationaliste britannique. Le parti Reform UK, nouveau mouvement porté par l’artisan du Brexit Nigel Farage, a vampirisé une grande partie des électeurs conservateurs : il est à présent le premier parti britannique avec 35 % d’intentions de vote, contre 19 % pour le Labour et 14 % pour les Tories. Malgré les mesures annoncées pour lutter contre l’immigration illégale, notamment l’accord passé avec Paris sur les traversées de la Manche, Keir Starmer donne une impression de faiblesse pour le moins tenace sur ces sujets.
Or, le Labour n’a plus le monopole de la représentation de la gauche, qu’il détenait depuis 1945. La répression envers les manifestants propalestiniens et les purges menées contre les proches de Jeremy Corbyn ont poussé ce dernier à créer son propre mouvement, baptisé « Your Party », dont les intentions de vote oscillent entre 4 % et 15 %. Un autre parti, plus ancien mais marginal, pourrait détourner les électeurs urbains progressistes d’un Labour devenu trop droitier sur les valeurs : les Greens. Leur nouveau leader, Zack Polanski, s’impose dans l’opinion avec un discours « éco-populiste » et un style qui attire les militants : il compte plus de 80.000 adhérents, dont 15.000 l’auraient rejoint après son élection, il y a à peine deux semaines.
Au sein même du Labour, l’immobilisme et le manque d’ambition du Premier ministre agacent. Le charismatique maire de Manchester, Andy Burnham, proche de l’aile gauche du parti, appelle sa formation politique à « réparer le pays ». Politiquement ancré dans le nord de l’Angleterre, une région qui a souffert des politiques néolibérales de Margaret Thatcher, il incarne précisément ce qui fait défaut à Keir Starmer : un élu de terrain populaire, proche de ses électeurs, qui veut plus d’intervention de l’État. Un sondage récent montre que, s’il devenait leader du parti, celui-ci passerait devant Reform UK avec 30 % des voix. Le Labour tient peut-être ici sa planche de salut …



