Sacrifier les Kurdes pour refaire la Syrie ?
Le nouveau pouvoir syrien a reconquis le nord-est du pays contre les Kurdes, tout en leur promettant le respect de leurs droits. Tiendra-t-il parole ?
Depuis le 30 janvier, la Syrie a changé de visage. Il n’a pas fallu trois semaines pour que les forces de Damas prennent le contrôle du nord-est du pays, balayant la zone autonome kurde du Rojava qui existait depuis la guerre civile (2011-2024). Le ministère de l’Intérieur veut aller vite : avant un mois, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, devront faire place nette sur les postes frontières, les champs pétroliers et les prisons où s’entassent les rescapés de Daech.
En apparence, c’est une victoire sans appel pour le président intérimaire Al-Charaa. En réalité, c’est un test majeur pour la Syrie de l’après-Assad.
La défaite éclair des FDS dans le nord-est
L’offensive de Damas a surpris par sa vitesse d’exécution. Mais cette conquête rapide a une explication. Depuis la fin de la guerre civile, en décembre 2024, les trois provinces du nord-est syrien sont restées sous le contrôle des FDS. Cette milice de quelque 100 000 combattants a vu le jour en 2015, elle a toujours été dominée par les Kurdes, honnis par le clan Assad. Son implantation était soutenue par la coalition occidentale qui poursuivait Daech et les partisans du djihad international, dont certains étaient les commanditaires d’attentats commis en France.
Après la chute de la dictature, les rangs des FDS se sont renforcés. La solde des combattants n’étant pas négligeable dans un pays hier ravagé par la guerre civile, des jeunes issus des communautés arabes ou chrétiennes du nord-est syrien ont rejoint l’organisation. L’apport de ces nouvelles recrues n’a pourtant pas modifié l’équilibre interne du mouvement : les Kurdes sont restés dominants dans la structure militaire. Lorsque les troupes de Damas se sont déployées dans le nord-est, les combattants arabes se sont retournés contre leurs officiers kurdes : leur défection massive a signé la défaite des FDS pour toute la région.
Le rêve d’une autonomie kurde dans cette partie de la Syrie vient de s’effondrer. Damas va déployer ses unités militaires, le gouvernement propose au général Mazloum Abdi, le chef des FDS, de former plusieurs brigades composées d’anciens combattants kurdes qui seront rattachées au ministère de la Défense. On annonce un accord reconnaissant les droits nationaux du peuple kurde qui seraient garantis dans la future constitution. Le président Ahmed Al-Charaa a déjà signé un décret qui fait de la langue kurde une langue nationale.
Pressions turque et américaine sur Damas
Derrière la reprise en main du nord-est de la Syrie, un retournement vient en fait de s’opérer. Le 28 janvier, Al-Charaa, qui est soutenu par Washington, a reçu un appel de Trump. Ce dernier venait d’échanger avec le président turc Erdogan, qui n’a jamais accepté l’existence d’une zone autonome kurde le long de sa frontière sud, surtout au moment où il négocie avec les chefs de la guérilla du PKK.
La pression diplomatique d’Ankara et de Washington sur Damas a donc précédé l’offensive contre les FDS. Al-Charaa n’a eu aucune difficulté pour interpréter ce double message, d’autant que le gouvernement d’Ankara a accompagné, sinon parrainé, sa prise du pouvoir en décembre 2024. Au final, les dirigeants kurdes syriens ont dû accepter un cessez-le-feu, tout en obtenant la promesse d’une reconnaissance des droits nationaux pour leur peuple.
Prisons de Daech, promesses et incertitudes
Première conséquence de l’effondrement des FDS, le commandement américain de la coalition anti-Daech annonce le transfert de quelque 7 000 djihadistes des centres de détention kurdes vers l’Irak voisin. Bagdad a reçu un financement américain pour aménager de nouvelles prisons, conduire ensuite des poursuites judiciaires contre les partisans de l’EI et d’Al-Qaïda. Ce transfert est un soulagement pour Damas, on pourrait presque y voir un cadeau de remerciement envoyé par Washington.
Seconde conséquence, dans cet épisode, les Kurdes ont bel et bien été lâchés par leurs alliés occidentaux. « Nous n’avons plus besoin de Kurdes », reconnaît Tom Barrack, l’ambassadeur de Trump à Ankara. À ce stade, rien n’indique en effet que les Kurdes vont trouver leur compte dans les arcanes du futur pouvoir sunnite qu’Al-Charaa entend construire.
Le président intérimaire syrien a subi la pression des États-Unis mais aussi celle de la France pour qu’il négocie un accord qui fasse droit aux revendications légitimes des Kurdes. La tournée éclair du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot à Damas, Erbil et Bagdad témoigne de cette préoccupation. Il n’est pas certain que cela soit suffisant car les négociations sont loin d’être finalisées à ce jour.
Al-Charaa vient de faire un pas de géant vers la réunification de la Syrie, il récupère les champs pétroliers du nord-est, il s’est imposé face aux chefs kurdes des FDS en leur proposant de rejoindre l’administration centrale tout en gardant leurs privilèges culturels.
Mais les accrochages meurtriers avec les communautés alaouite et druze qui ont émaillé l’année 2025 incitent à la méfiance. Les équilibres entre les différentes factions au pouvoir à Damas ne sont pas figés pour l’instant. L’appareil sécuritaire n’est pas tout à fait expurgé des factions sunnites radicales qui rêvent d’en découdre avec leurs anciens ennemis.
Si la Syrie de demain devient un régime sunnite autoritaire où les femmes sont exclues de l’espace public, on sait par avance que les populations kurdes, où elles jouent un rôle important, n’y trouveront pas leur place.



