Sahel : les djihadistes menacent désormais l’économie
Les groupes islamistes ont changé d’objectifs. Après avoir terrorisé les populations en suscitant une répression féroce, ils s’attaquent maintenant aux entreprises.
Un élément nouveau modifie la stratégie des groupes djihadistes au Sahel. Jusqu’ici, leur lutte était conduite sous la forme d’attaques plus ou moins importantes sur des cibles militaires peu ou moins protégées que d’autres, même s’ils tentaient parfois un coup d’éclat contre des campements plus solides. La contre-offensive alors déclenchée par les forces armées nationales prenait la forme d’une répression brutale autant contre les terroristes que contre les civils suspectés de complicité.
L’effet le plus fréquent d’un tel cycle est de persuader les populations locales que l’État central ne peut plus rien pour elles, et qu’elles ont davantage intérêt à suivre les consignes très strictes des djihadistes qui occupent le terrain. De là le développement de ce que l’on peut appeler une conversion endémique au djihadisme, ne trouvant sa raison d’être pour les populations locales que dans la nécessité de survivre.
Une nouvelle étape semble commencer : celle du déclenchement d’une véritable guerre économique. Désormais, forts de leur grignotage progressif des territoires et bien assis dans plusieurs régions, les groupes terroristes ne concentrent plus seulement leurs attaques sur des cibles militaires. Ce sont à présent les forces économiques qui sont visées : attaques d’entreprises, blocages des accès aux marchés extérieurs, taxations diverses sous menaces, tout semble bon pour frapper les États en leur point le plus fragile, leurs ressources.
Le Niger est probablement le pays où cette nouvelle stratégie s’est manifestée avec la volonté de bloquer l’oléoduc permettant l’acheminement du pétrole vers le port béninois de Cotonou. Mais les démêlés simultanés de la junte nigérienne avec la société chinoise chargée de l’exploitation du pétrole comme avec le gouvernement béninois ont suffi à entraver cet acheminement. Pour autant, le sujet reste d’une actualité permanente.
Plus récemment c’est du Mali que viennent les exemples les plus frappants. Le JNIM, branche locale d’Al-Qaïda, a lancé de telles attaques pendant la première quinzaine de septembre 2025, en s’en prenant à certaines entreprises mais plus encore à travers le blocage systématique des routes conduisant aux sorties du pays et donc des convois correspondants.
Les mines d’or maliennes semblent une cible particulièrement convoitée. Si les mines elles-mêmes ne sont pas encore attaquées directement, les chargements qui en sont issus le sont. Quand on se souvient que ce minerai représente plus de 20% des recettes fiscales de l’État malien, on comprend l’intérêt stratégique de cette industrie. La conséquence d’une telle situation est une tendance prononcée à la « bunkerisation » des entreprises, qui tentent de se protéger par elles-mêmes, faute de pouvoir compter sur un État défaillant.
Mais pour autant, cela ne garantit plus le bon acheminement de leurs productions, dans le domaine minier comme dans celui du bâtiment avec le blocage de nombreuses cimenteries et donc de nombreux chantiers, ou encore dans le domaine agro-alimentaire. Le Mali se retrouve ainsi comme un pays en proie non seulement à un blocage interne, mais également à un risque d’asphyxie financière.
D’autant que les dépenses de sécurité ne cessent, ipso facto, de s’accroître. Elles représentent aujourd’hui le tiers du maigre budget de l’État malien. Au Burkina-Faso, le sujet est moins documenté, mais il est probable que la même stratégie soit en voie d’application. Bref, au Sahel, le conflit entre les djihadistes et les juntes n’opère plus seulement sur le terrain militaire pour la maîtrise des territoires, mais désormais c’est la guerre économique qui est déclarée, sans guère d’autres contre-offensives possibles pour les États et leur pouvoir militaire que le renforcement d’une sécurité précaire et d’une répression de plus en plus violente de toute opposition.



