Sécurité sociale : funeste compromis

publié le 19/12/2025

LeJournal.info a plaidé ces dernières semaines pour un compromis parlementaire. Il est bon, néanmoins, d’entendre les voix critiques. Ancien membre des cabinets de gauche, Patrick Careil dresse un bilan très sévère du PLFSS voté par les députés.

PAR PATRICK CAREIL (*)

Illustration de la prise en charge par un soin infirmier de la santé des personnes agées retraitée à domicile, à Paris, le 19 décembre 2025. (Photo Eric Beracassat / Hans Lucas via AFP)

Des générations de ministres de gouvernements de gauche (celui de Pierre Bérégovoy en premier lieu), de hauts fonctionnaires, de syndicalistes courageux, se sont acharnées à défendre notre modèle social (**). À la fin du quinquennat de François Hollande, quoique compromise par la crise des subprimes, la situation était en voie de rétablissement.

Au cours des années suivantes, la situation des finances publiques a déjà été gravement détériorée par la politique de Macron (1000 milliards d’augmentation de la dette, soit un bond de 50% en 8 ans). Voici que l’inquiétude décuple devant le « compromis » conclu au Parlement. Le Premier ministre et la ministre du Budget vantent le « choix de la responsabilité conforme à l’intérêt général » Le propos serait amusant au second degré, s’il n’était gravement attristant : non seulement la loi de Financement de la Sécurité Sociale est contraire à l’intérêt général, mais elle met en péril le financement de notre modèle social.

En votant le compromis, les élus ont porté le déficit des régimes sociaux à près de 25 milliards et donc accru d’autant la dette sociale (qui ne devrait pas exister). Et surtout, la suspension des réformes Touraine et Borne (votée par une majorité de socialistes) est plus qu’une faute : c’est un déni du réel.

Retraites : démographie et durée de vie

D’abord parce que le coût de ce vote dépasse largement les chiffres annoncés, qui sont largement sous-estimés et qui croîtront fortement à l’avenir. Ensuite parce que le refus d’augmenter la population active va réduire la croissance potentielle de l’économie française et donc pèsera sur le pouvoir d’achat des Français. Comment peut-on imaginer que la richesse par tête puisse s’accroître si la quantité de travail diminue ?

On refuse enfin de voir que la diminution de la population en âge de travailler et les progrès de la médecine – qui allongent la durée de vie – vont inéluctablement réduire les recettes des régimes de retraite et accroître le nombre de retraités et donc le coût des pensions. Par quel miracle économique, pensons-nous pouvoir financer un système dans lequel la durée d’inactivité des personnes âgées, déjà la plus longue d’Europe, va encore s’accroître avec l’espérance de vie, alors que, dans le même temps, la quasi-totalité des pays européens relèvent l’âge de départ en retraite (ou, ce qui est équivalent, le nombre d’annuités pour pouvoir prendre une retraite à taux plein) ?

Comment peut-on soutenir qu’il serait socialement juste de faire financer par de moins en moins de jeunes les retraites de plus en plus de vieux. Comment peut-on justifier que nous offrions aux retraités des pensions plus élevées que dans les autres pays européens, ce qui leur procure un niveau de vie équivalent à celui des actifs, avec moins de charges, et se traduit par un taux d’épargne élevé ?

Les réformes Touraine et Borne, dit-on, seraient injustes. Voire ! De nombreuses mesures ont réduit les inégalités femmes-hommes en matière de retraite et on omet complètement l’importance de la pension de réversion. D’autres ont pris en compte la pénibilité et, dès aujourd’hui, 40% des Français partent en retraite avant l’âge légal. Peut-on faire mieux ? Peut-être, mais alors plutôt que de les suspendre, il eût mieux valu modifier les textes en les finançant autrement que par la dette.

Une dette reportée sur nos enfants

Au bout du compte, qui aura le courage de dénoncer l’irresponsabilité de ces décisions qui laissent à nos enfants une dette croissante et réduiront inéluctablement leur niveau de vie ?

(*) Patrick Careil a été inspecteur général des Finances, secrétaire de la section CFDT, tête de liste de l’Union de la Gauche en 1977 et 1983, membre des cabinets Fabius, Delors, Hernu, Quilès et Bérégovoy.

(**) Voir les annexes de « la dette sociale de France »