Andreï Kourkov : « Rester, c’est résister »

par Pierre Benoit |  publié le 21/02/2026

Il a été traduit en 37 langues… Andreï Kourkov est l’écrivain ukrainien le plus connu dans le monde pour son œuvre romanesque. Depuis l’annexion russe de la Crimée en 2014, il s’est fait chroniqueur de guerre. Trois livres sont déjà sortis (*), où il relate d’une langue mordante le quotidien de ses compatriotes. Alors que Kiev entre le 24 février dans la cinquième année d’une guerre totale, il nous confie : « chacun de nos jours est un mélange de vie et de mort ». Entretien.

L’écrivain ukrainien Andreï Kourkov. (Photo 2022 Bertrand Guay / AFP) - Couverture du livre « Notre guerre quotidienne », Andreï Kourkov. Éditions Libretto.

LeJournal.info – L’agression russe sur l’Ukraine date de 2014 avec l’annexion de la Crimée. Aujourd’hui, quel sentiment vous inspire ce temps qui n’en finit pas ?

Andreï Kourkov – Un sentiment de tristesse. L’Ukraine se trouve aujourd’hui dans une étape de transition. J’ai vécu dans une Ukraine soviétique, dans une Ukraine post-soviétique ; après la guerre, on aura une Ukraine post-guerre, très loin de la Russie, un pays plus militant, plus politisé, avec des problèmes géopolitiques qui seront les conséquences de cette guerre. J’essaye de rassembler tout cela pour comprendre quelle Ukraine va émerger. C’est difficile, il m’arrive de me demander ce que sera ce pays, où sera la place pour des gens comme moi qui sont russophones et parlent aussi l’ukrainien.

L’annexion de la Crimée remonte à 2014, mais en Europe la date que l’on retient pour le début de la guerre, c’est l’attaque du 24 février 2022. Pourquoi ce décalage ?

Parce que la Crimée n’a jamais été considérée par l’Europe comme un territoire ukrainien. C’est une des raisons qui expliquent pourquoi la réaction à l’annexion de la Crimée a été si faible, aux États-Unis aussi, d’ailleurs. Mais pour les Ukrainiens, il n’y a aucun doute : la guerre commence avec l’annexion de la Crimée.

L’Europe face à la guerre

Ce décalage dit quelque chose. L’incompréhension de l’Europe, c’est aussi parce qu’elle a longtemps refusé d’admettre le côté belliqueux, impérial de la Russie…

Je suis d’accord. Les problèmes de l’Ukraine n’étaient pas seulement des questions de politique intérieure ou de corruption. C’était aussi le fait que l’Europe n’a pas tout de suite réalisé qu’elle était un État indépendant. Pour une partie de la classe politique européenne, dans les années 1990-2000, l’Ukraine était toujours un territoire dominé par la Russie. On considérait qu’il s’agissait des intérêts géopolitiques de la Russie, on ne s’occupait pas du problème.

Même avec l’occupation russe de la Géorgie en 2008, on n’a pas vu cette bascule de Poutine sur une voie impériale ?

Je me souviens bien de cette histoire. En 2008, un ami géorgien m’a dit : « attends donc un peu. Ce qui se passe maintenant chez nous va très vite se produire chez vous ». Je lui ai répondu : « non, ce n’est pas possible ». Je ne pouvais pas envisager une agression russe contre l’Ukraine, c’était quelque chose de surréaliste pour moi.

Est-ce qu’on se souvient aujourd’hui encore que Poutine voulait régler le sort de Kiev en quelques jours ?

C’est encore présent dans le discours d’aujourd’hui. Et puis il y a eu une autre dimension à cette affaire. J’ai lu récemment un papier d’un journaliste ukrainien originaire de Moscou qui rappelait le fait que Zelensky a été élu par 73 % des Ukrainiens en promettant la paix avec Poutine. Du coup, Poutine a interprété le vote comme si les Ukrainiens étaient favorables à un compromis, cela a aussi alimenté son rêve impérial.

Une société sous tension permanente

Dans votre « Journal d’une invasion », vous évoquez le traumatisme de l’agression russe. Le traumatisme est-il encore là ?

Bien sûr, il y a beaucoup de haine, on déteste tout ce qui est russe, y compris la langue, la culture. C’est presque une haine pathologique, viscérale, comme si la résistance psychologique nous coupait de la réalité.

Dans une phase de paix véritable, ne faudra-t-il pas un jour récupérer une partie de l’héritage russe dans l’histoire de l’identité ukrainienne ?

Je pense que ce n’est pas possible, je ne peux pas l’imaginer. Et puis autre chose, il n’y aura pas même de changement en Russie après la disparition de Poutine. En Russie la situation restera figée car il n’y a pas d’opposition démocratique, pas de volonté de changer le système.

Chaque nuit, les missiles, les drones frappent. Les Européens se posent cette question : comment font-ils pour tenir ?

C’est la roulette russe (il rit …). Si on est resté dans le pays, sans partir se réfugier, c’est qu’on accepte la possibilité de perdre la maison, l’appartement, les amis, la famille. On essaie de fonctionner encore et encore comme on le faisait avant. Beaucoup de gens partent chaque matin pour le travail ou pour les courses mais bien sûr les habitants des villes ne dorment jamais. On boit beaucoup de café, on essaie d’oublier la guerre le temps du travail, mais on regarde les chaînes d’informations pour savoir ce qui se passe sur le front et toujours les sirènes sonnent la nuit, parfois en journée. Après chaque bombardement, les gens téléphonent à leurs amis pour savoir si tout va bien. Ils regardent où les missiles ont frappé pour savoir quel immeuble est détruit. Chaque jour est un mélange de vie et de mort.

Bientôt toutes les familles ukrainiennes auront des blessés, des disparus. Ce tourbillon de violence a-t-il créé un ciment qui favorise la résilience ?

Oui et non. Sur la Russie, je crois que tous les Ukrainiens sont d’accord, mêmes idées, mêmes attitudes. Sur la question de savoir comment survivre il y a des différences car beaucoup de gens sont fatigués, ils ne peuvent plus tenir. Ils pensent qu’il faut se déplacer, être évacué. D’autres non. La ville de Soumy, près de la frontière russe, est encore tenue par nos forces. Elle est bombardée 24 heures par jour. Beaucoup ne veulent pas quitter la ville. Je connais Soumy, j’écris sur ces gens. Le mardi 17 février sept missiles ont frappé le centre-ville. L’un de mes amis qui fait des réparations sur les maisons visées par les tirs a été blessé dans ce bombardement. Il est reparti pour le travail. Il est marié avec une Chinoise, une étudiante qui travaille à l’Institut pédagogique de Soumy. Pour eux rester, c’est leur façon d’exprimer leur résistance, habiter la ville c’est la défendre.

Il y a aussi des Ukrainiens peu disposés à aller combattre, des désertions ?

En Ukraine on a inventé un terme nouveau pour la désertion. Beaucoup de soldats déserteurs étaient des combattants qui avaient déjà passé trois, quatre ans sur le front sans avoir été relevés par d’autres. Ce n’étaient pas des gens qui avaient peur, ils étaient épuisés. Pour eux, on a changé la loi. Ces déserteurs peuvent revenir dans leurs unités sans être sanctionnés. Cela dit dans les villes il y a aussi des jeunes qui cherchent à échapper à l’armée, à quitter le pays illégalement, à obtenir de faux certificats médicaux pour ne pas faire le service. On ne voit pas cela dans les villages. C’est plutôt le cas de jeunes urbains appartenant à des familles aisées dont la vie était facile avant la guerre. Cette attitude pourrait se produire ailleurs en Europe.

Vous avez, vous aussi, manifesté des moments de lassitude. Vous en parlez dans les dernières chroniques…

Effectivement, et là, je ne vois pas encore la fin de la guerre. Je sens que nous avons passé « l’équateur ». Je veux dire la moitié, nous sommes entre les moments les plus tragiques et la fin du conflit. La guerre peut continuer encore comme cela doucement, un, deux, trois ans…

Négociations et avenir européen

Depuis l’été, l’Europe tente de s’imposer pour contribuer à une solution. Trump continue de reprendre le point de vue de Poutine… Est-ce que ces discussions retiennent l’attention de vos compatriotes ?

On parle des négociations bien sûr, mais on dit aussi qu’elles sont organisées par les États-Unis pour les États-Unis afin de persuader Zelensky d’accepter les conditions de Poutine. Vous avez raison, Trump adore Poutine. Il ne veut pas le fâcher. Et Poutine ne veut pas fâcher Trump. C’est un jeu entre Poutine et Trump. Un jeu qui consiste à revoir sans fin les conditions. Et c’est plutôt agréable pour Trump parce qu’il se voit comme celui qui va finir cette guerre. Ceci est très clair pour les Ukrainiens.

Derrière ce jeu, c’est l’indépendance de votre pays qui est en cause…

Bien sûr, mais les Américains ne parlent pas d’indépendance. Les Européens, eux, en parlent. Macron, Merz ont compris que les États-Unis vont quitter l’Ukraine, que l’Ukraine et l’Europe sont ensemble dans la même position géopolitique. C’est pour cela que l’Ukraine demande que l’UE soit présente pendant les négociations, les États-Unis sont contre cette participation de l’Europe.

L’essentiel de l’aide est d’origine européenne mais Zelensky reste critique vis-à-vis de l’Europe. Il dit trop peu, trop lent…

Il est comme cela. Mais ce n’est pas l’avis des Ukrainiens qui savent que le président critique les alliés plus souvent qu’il ne leur dit merci. Chacun sait en Ukraine que l’Union Européenne a remplacé les États-Unis.

Est-ce que l’on peut imaginer que l’Europe apporte des garanties pour la sécurité, pour maintenir un cessez-le-feu ?

Pour moi, c’est imaginable mais je comprends aussi que l’Otan est presque morte. Lorsque cela adviendra, on verra la nécessité d’organiser une nouvelle alliance, cela sera plus facile. Les garanties de sécurité pour l’Ukraine de la part de l’UE et une nouvelle alliance militaire pourront voir le jour.

A l’automne, Zelensky a dû se séparer de son directeur du cabinet présidentiel, il était impliqué dans une affaire de corruption. Cette corruption revient toujours…

Il y a beaucoup de problèmes. Un ancien ministre de la Justice et de l’énergie vient d’être mis en prison pour soixante jours, il avait été accusé de corruption. On l’a arrêté alors qu’il tentait de quitter le pays. Son argent est déjà en Suisse. Mais le fait qu’il soit détenu au moment de s’échapper est le signe qu’il y a des organismes anti-corruption qui fonctionnent… C’est une mauvaise publicité pour l’Ukraine bien sûr, mais la lutte continue. Si personne n’était jugé cela ne voudrait pas dire qu’il n’y a pas de corruption. Le fait qu’il y ait des tensions et des gens condamnés montre que l’on traite le problème.

Aujourd’hui que faire pour que Poutine négocie sérieusement ?

Il faut arrêter le commerce illégal de Poutine avec le pétrole et le gaz. Il faut stopper les centaines de bateaux qui fournissent du pétrole russe. C’est une économie fantôme. On doit montrer que l’Ukraine ne va pas être abandonnée, sans solidarité, sans aide militaire, et montrer aussi que les liens entre l’Ukraine et l’Union Européenne ne sont pas temporaires. Ensuite, il faut que l’Ukraine rejoigne les autres structures de l’UE.

Après plus de dix ans de conflit, comment la guerre a-t-elle changé l’Ukraine ?

C’est un pays dont l’avenir dépendra des 60% ou 70% des Ukrainiens qui resteront. Il faudra donc reconstruire non seulement les bâtiments mais la société, imaginer une nouvelle tolérance. Le pays avant-guerre était très tolérant, il y a beaucoup de minorités, plusieurs langues. On rencontrait des auteurs qui écrivaient en hongrois, dans la langue tatare de la Crimée ou celle des Gagaouzes. Et bien sûr aujourd’hui, on ne parle que l’ukrainien pour des raisons patriotiques. Le pays s’est unifié autour des valeurs ukrainiennes nationales.

Est-ce que vous diriez en même temps que la guerre a forgé une nation ukrainienne ?

Oui et cela aussi nous a aidé à retrouver la vitalité ukrainienne qui était presque détruite avec la russification de 70 ans de présence soviétique. Aujourd’hui les Ukrainiens sont un peu comme leurs ancêtres d’il y a deux ou trois cents ans. Ils sont individualistes, ils n’ont pas le sens collectif des Russes. Ils ont le sens de la propriété, des biens immobiliers par exemple, ils sont très politisés et ils ont toujours une opinion différente du voisin. La meilleure preuve de l’individualisme ukrainien c’est l’existence dans ce pays de plus de 400 partis politiques enregistrés au ministère de la justice.

Dans une chronique vous écrivez : « l’Ukraine tient bon. Mais on ne nous a pas dit quel peut être le prix de cette victoire ». Aujourd’hui qu’est ce vous répondez à cette question ?

Le prix de cette guerre c’est la perte d’une partie de la population, c’est quelque 500.000 jeunes Ukrainiens dans les écoles d’Europe ou des États-Unis qui, peut-être, ne reviendront jamais, c’est la perte de territoires, que j’espère temporaire. Et puis les disparus.

Propos recueillis par Pierre Benoit.

(*) Dernier ouvrage : « Notre guerre quotidienne », Andreï Kourkov. Éditions Libretto.

Pierre Benoit