Shein : la faillite des libéraux

par Laurent Joffrin |  publié le 08/11/2025

Le scandale déclenché par la multinationale chinoise révèle une nouvelle fois les failles de la théorie libérale du commerce. Faut-il accepter tous les oukases de la mondialisation sauvage ?

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Ils ont bonne mine, les partisans du libéralisme à tous crins qui squattent les pages des journaux de droite et qui se répandent sur les réseaux en longs réquisitoires contre les normes, les protections sociales et les régulations du marché : le scandale Shein est le résultat direct de leurs dogmes, ânonnés à longueur de colonnes et martelés sur tous les plateaux.

Il ne s’agit certes pas de s’en remettre à une économie étatisée et calfeutrée derrière ses frontières. La libre entreprise reste le meilleur moyen de mettre en œuvre l’innovation, source du progrès matériel ; le libre-échange permet à chaque pays de faire valoir ses atouts particuliers en produisant ce pour quoi il est le plus efficace et en achetant après de ses partenaires les produits où ceux-ci sont les plus performants. Cette loi économique, formulée il y a deux siècles par l’économiste Ricardo, vaut au moins depuis l’empire romain : l’ouverture est toujours plus payante que l’autarcie. À condition d’en combattre les excès, ce que les propagandistes du libéralisme oublient régulièrement de préciser, tout à leur idolâtrie de la mondialisation sans frein, source de lucratifs dividendes.

L’exemple de Shein est un cas d’école. Sur le papier, la loi de Ricardo s’applique : la multinationale chinoise propose au consommateur français des prix écrasés, inaccessibles à l’industrie textile nationale. En théorie, mieux vaut donc acheter des vêtements chinois, quitte à vendre à la Chine les produits qu’elle ne sait pas encore fabriquer au même prix ou avec la même qualité (à supposer qu’ils existent…).

Mais à quel coût humain, environnemental et sociétal ? Les habits neufs de l’industrie chinoise se paient de pratiques dignes du XIXème siècle. Ils sont produits par une main d’œuvre esclavagisée qui travaille douze heures par jour et 28 jours par mois pour un salaire trois fois inférieur au SMIC français. À cela s’ajoute la « communist touch » chère à Sophia Chikirou : la grève est interdite en Chine et les syndicats sont dans la main du parti, ce qui évite ces intempestifs conflits sociaux qui jettent le désordre dans les états démocratiques.

Autant dire qu’ à ce train-là, ce qui peut rester de l’industrie textile française ne va pas tarder à disparaître, jetant un peu plus le trouble chez les ouvriers français. Les produits Shein – qui sont en fait la camelote de la mode – sont souvent mauvais pour l’environnement et violent les normes établies en Europe. Aussi bien, la « marketplace » de la multinationale vend sans aucune gêne des produits interdits, comme la poupée pour pédo-criminels à l’origine du scandale, ou encore des poignards de combat ou des armes à feu automatiques.

Que dit la théorie libérale quand la concurrence est à ce point déloyale ? Rien ou presque. Comme le libre-échange est un dogme, les libéraux résistent à toute tentative de régulation, tandis que les protectionnistes demandent la fermeture des frontières sans s’aviser que les entreprises françaises ont également besoin d’exporter, sauf à fermer leurs portes. Seuls les partisans d’une économie de marché maîtrisée ont théorisé le concept de « juste échange », expliqué par exemple dans les livres d’Henri Weber, intellectuel de la social-démocratie, trop tôt disparu. Peut-être est-il temps de se replonger dans ses textes…

Laurent Joffrin