Shein : scandale au cœur de Paris

par Valérie Lecasble |  publié le 04/11/2025

Convoqué par une commission de députés pour répondre de la vente en ligne de poupées sexuelles pour pédo-criminels, le groupe chinois ouvre au même moment un espace de 1000 m2 au dernier étage du BHV, pour commercialiser ses vêtements, eux aussi controversés.

Des bannières de la marque Shein sont affichées sur la façade du magasin BHV, à Paris, le 3 novembre 2025. (Photo de Magali Cohen / Hans Lucas via AFP)

Paris est pour l’instant la seule ville du monde qui a accepté de l’accueillir. Ce mercredi 5 novembre à 13 h, au 6ème étage, le plus élevé du BHV, s’ouvre un espace de 1 000 mètres carrés dédié aux vêtements fabriqués par le très controversé Shein. Qu’importe si le groupe chinois a été pris la main dans le sac pour avoir écoulé en France, via sa plateforme de vente en ligne, des poupées sexuelles à destination de pédo-criminels, le voilà qui s’installe en toute tranquillité au cœur de Paris.

Depuis quelques jours, l’indignation des Français est pourtant à son comble et leur dégoût évident en découvrant les poupées librement commercialisées sur Internet et qui ressemblent à s’y méprendre à des petites filles. Ceci en toute impunité, alors qu’il s’agit d’un acte criminel qui peut faire écoper jusqu’à cinq années de prison.

Comme si le pied de nez ainsi fait par le chinois à la France ne suffisait pas, voilà qu’il s’apprête quelques jours plus tard, à commercialiser ses mille références de vêtements bon marché dans un grand magasin mythique, situé au cœur du Marais à Paris. Il devient ainsi, par sa surface, l’un des trois plus gros exposant du BHV. Une évolution insensée pour ce grand magasin traditionnellement reconnu pour la variété de ses outils de bricolage et dont le modèle économique a été bousculé par la piétonnisation du centre-ville parisien qui a provoqué l’effritement de ses ventes.

Il y a deux ans, le groupe Galeries Lafayette se résout à le céder aux trentenaires Frédéric Merlin et sa sœur Maryline qui possèdent la Société des Grands Magasins ; ceux-ci nomment en 2025, le nouveau directeur général Karl-Stéphane Cottendin encore moins âgé qu’eux. Ce trio se félicite de s’adresser désormais aux 24 millions de consommateurs français de vêtements Shein revendiqués par la marque. Peinant à payer leurs fournisseurs, les trois compères jouent l’audace pour revenir à meilleure fortune. Dans la foulée, Shein ouvrira en partenariat avec les Galeries Lafayette cinq autre boutiques à Dijon, Reims, Grenoble, Angers et Limoges…

Qu’importe donc le scandale. Il n’a pas fallu attendre la découverte de ses poupées sexuelles pour que les attaques pleuvent sur Shein, devenu le symbole mondial de l’ultra- fast-fashion dans sa version la plus dénoncée. Fabriqués à la chaîne, en Chine par des ouvrières du textile esclavagisées, les vêtements Shein font un tabac chez les jeunes, en raison du renouvellement accéléré de leurs gammes de vêtements vendus à un prix défiant toute concurrence. On connaît le procédé, grâce en particulier à Raphaël Glucksmann qui l’a dénoncé dans la commission spéciale sur l’ingérence étrangère qu’il préside. Ces vêtements sont fabriqués par des ouvrières qui travaillent sans répit 12 heures par jour, 28 jours par mois, un seul jour de congé, et sont payées à la pièce, au rythme de la sortie d’usine des vêtements qui inondent les marchés mondiaux du textile en raison de la modicité de leurs prix de fabrication. Parmi elles, les Ouïghours, un peuple que la Chine communiste a réduit au travail forcé.
C’est ainsi qu’en seulement quelques années, Shein s’apprête à doubler son principal concurrent, l’Espagnol Inditex (Zara, Massimo Dutti, Stradivarius etc…), à 55 milliards d’euros grâce à l’accélération du rythme de production de ses vêtements.

Dénoncées par les media dans le monde entier, ces méthodes peuvent être d’autant moins ignorées que des ONG s’en sont emparées. Non seulement pour critiquer le rythme inhumain du travail effectué mais aussi pour pointer les effets désastreux de cette surconsommation de vêtements sur l’environnement. Cinquième marque la plus consommée par la jeune génération, l’ultra-fast-fashion pèserait jusqu’à 22 % du total de CO2 émis par les adolescentes.

En plus de fabriquer beaucoup et pas cher, Shein ne ménage pas sa peine pour investir le cerveau de la jeune génération. Le groupe a fait appel à la star de la téléréalité Khloe Kardashian pour incarner auprès d’elle son jury de jeux, concours et séries. Depuis 2019, le Chinois a implanté en France une équipe « locale » et a ouvert en 2023 une « Creative House » où se rencontrent journalistes, influenceurs, et prospects de la marque. « La France est pour Shein son premier marché à l’international et sa cible prioritaire de développement tant notre pays est l’incarnation de la mode dans le monde », dit le directeur du BHV, qui espère tirer ainsi du marasme son grand magasin. Une perspective qui donne froid dans le dos quand des marques comme Camaïeu, C&A, Ted Baker, ou Sergent Major ferment leurs boutiques en raison de leurs difficultés financières.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique