« Shutdown » : Trump piège les démocrates

par Sébastien Lévi |  publié le 04/10/2025

Derrière le gel budgétaire qui paralyse en ce moment Washington, le président américain retourne contre les démocrates une arme politique redoutable. Ces derniers doivent choisir entre décevoir leurs électeurs et assumer la responsabilité du chaos.

Le chef de la minorité au Sénat américain, Charles Schumer (démocrate), lors d'une conférence de presse au Capitole, le 3 octobre 2025. Le gouvernement fédéral a été paralysé tôt mercredi matin, suite à l'échec du Congrès et de la Maison Blanche à parvenir à un accord de financement. (Photo Kevin Dietsch / Getty Images via AFP)

Les États-Unis viennent de rentrer une nouvelle fois en « shutdown », sep ans après le précédent. Cette mise à l’arrêt du gouvernement fédéral, avec des services suspendus et des fonctionnaires non payés, témoigne autant d’un dysfonctionnement majeur de la politique américaine que du cynisme absolu de Trump.

Même en minorité au Congrès, le Parti démocrate garde un pouvoir sur le financement du gouvernement fédéral : il faut en effet 60 sénateurs pour faire voter ce texte budgétaire simplement destiné à assurer le financement de l’État, sans en politiser le processus.
Or Trump souhaite non seulement politiser le sujet, mais même l’instrumentaliser, comme tant d’autres. Là encore, son objectif n’est pas de régler les problèmes pour le plus grand nombre, de la criminalité à l’immigration en passant par la santé, mais bien de piéger les démocrates. Il a donc conditionné la poursuite du financement de l’État à des coupes massives dans le budget de la santé, notamment la couverture des plus démunis, tout en la présentant comme une mesure visant les immigrés clandestins (qui n’y ont pas droit).

Le piège se referme une nouvelle fois sur le Parti démocrate, qui croit à l’État pour résoudre certains problèmes alors que les conservateurs veulent démontrer son impuissance, voire sa nocivité. Citons ici Ronald Reagan, lors de son discours d’investiture en janvier 1981 : « Le gouvernement n’est pas là pour résoudre le problème, le gouvernement est le problème ». Sur ce sujet, la doctrine MAGA reprend la doxa républicaine néolibérale en vogue depuis le début des années 1980, qui a su conquérir des classes populaires qui dépendent pourtant souvent des subsides de l’État fédéral…

Dès lors, une politique publique qui échoue, ou un gouvernement à l’arrêt, sont autant de points positifs pour Trump et le Parti républicain, au contraire des Démocrates. Le « shutdown » est systématiquement mis sur le dos de « Washington », cette masse informe qui permet de blâmer tout le monde pour éviter de pointer les véritables responsables, les républicains, pour les raisons évoquées plus haut. Cette accusation envers « Washington » est une bénédiction pour ceux qui souhaitent affaiblir l’État non seulement dans sa capacité à agir mais dans son rôle de contrepouvoir.

En pleine paranoïa, Trump veut profiter de cette configuration politique et idéologique pour affaiblir considérablement l’État. Il sait que non seulement il y gagnera en popularité auprès de sa base mais que cet « État profond » est le dernier rempart contre son pouvoir absolu et sa capacité à changer radicalement la nature du pays, sans contrepouvoirs.

Le dilemme des démocrates est donc terrible. S’ils laissent faire le « shutdown », Trump pourrait licencier des milliers de fonctionnaires et plonger le pays dans une incertitude encore plus grande. S’ils donnent à Trump les voix qui lui manquent pour son texte budgétaire, ils seront accusés de pactiser avec lui et trahiront des millions de pauvres qui ne pourront plus être soignés. Les mains des démocrates sont liées sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres. Entre un parti critiquable mais qui souhaite faciliter la vie quotidienne des citoyens et un parti nihiliste faisant bloc derrière son chef, les dés sont pipés … au détriment de la bonne santé démocratique du pays et du bien-être des américains.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis