Sommet de Tientsin : les douze salopards

par Laurent Joffrin |  publié le 03/09/2025

On commente avec respect et intérêt la réunion en Chine d’une vingtaine chefs d’État du « sud global » qui veulent faire pièce à l’influence occidentale dans le monde. On oublie pourtant de rappeler quelques vérités essentielles.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Succès diplomatique pour la Chine, modification des rapports de force planétaires, front anti-Trump, émancipation géopolitique des nations du « sud global »… Les analyses pertinentes ne manquent pas pour caractériser le sommet de Tientsin qui s’achève aujourd’hui par un défilé militaire géant de la plus belle facture. Une vingtaine de chefs d’État « non-occidentaux » se sont réunis dans cette grande ville chinoise, non pour passer des alliances en bonne et due forme, mais pour rappeler que l’échiquier mondial n’est plus dominé par les puissances occidentales et que l’équilibre de la planète est désormais changé au profit « du sud ». Mais cette célébration spectaculaire a donné lieu à quelques approximations sémantiques très dommageables.

On remarquera d’abord que l’expression « sud global » est entachée de quelques paradoxes : on y inclut par exemple la Russie, dont l’immense territoire territoire jouxte le cercle polaire ou encore la Corée du nord, dont le nom même indique qu’elle n’est pas précisément une nation tropicale. On s’aperçoit surtout que cet aréopage – qui évoque la conférence des non-alignés à Bandoeng et dégage un net parfum anticolonialiste ou anti-impérialiste face à un Occident dominateur – est en fait composée d’une bande de tyrans implacables.

Commensale épanouie, la Chine est un régime totalitaire capitalo-communiste qui tient ses citoyens sous la botte, opprime dans pitié les Ouighours ou les Tibétains, et bâtit une puissance militaire et économique destinée à servir les objectifs d’un nationalisme rigide et agressif. Principale alliée du PC chinois, la Russie, certes moins totalitaire, réprime sans rémission ses opposants et mène une guerre d’agression meurtrière en Ukraine. Guest star clinquante et erratique, Kim Jong Un, président de la Corée du nord, est le continuateur caricatural de la tradition stalinienne la plus orthodoxe. À ce trio de tyrans revendiqués s’ajoute la horde sauvage des oppresseurs contents de l’être que sont les présidents de la République d’Iran, dominée par le régime obscurantiste des mollahs, de la junte militaire birmane, répressive à souhait, de l’État pétrolier d’Azerbaïdjan dirigé d’une main de fer par la dynastie néronienne des Aliyev, du Viêtnam lui aussi stalinoïde, de la Biélorussie tenue en laisse par Alexandre Loukachenko, justement surnommé « le dernier dictateur » de l’Europe, ou, pour y ajouter une touche d’exotisme océanique, celui des Maldives où le règne de la charia menace des femmes adultères de cent coups de fouet. Citons enfin, plus en demi-teinte, les présidents de ces deux démocraties illibérales que sont l’Inde et la Turquie, où deux présidents élus régulièrement, Narendra Modi et Recep Tayyip Erdogan, exercent un pouvoir religieux plutôt raide et professent aux aussi un nationalisme farouche.

On dira que le Brésil et l’Afrique du Sud, deux démocraties imparfaites mais incontestables, figurent aussi parmi les participants. Certes. Mais c’est l’exception qui confirme la règle : pour l’essentiel, ce « sud global » qui s’étend jusqu’au pôle nord est dominé par douze salopards estampillés, qui ont pour principale préoccupation en politique intérieure de traquer impitoyablement les partisans de la liberté par l’emprisonnement, la torture et l’exécution sommaire.

Ainsi ce qui est présenté benoîtement comme la réunion « du Sud » contre les puissances occidentales héritières de l’époque coloniale, se résume en fait à la coalition informelle de dictatures féroces faisant face à celle des démocraties (imparfaites, critiquables, etc.). Lesquelles sont réputées « occidentales » ou « du nord », alors qu’elles comprennent le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, pas très « occidentaux », ou encore l’Australie, le Chili et les Philippines, dont le caractère nordique reste à prouver. Si bien qu’on peut reformuler le principal effet de ce sommet orchestré par Xi Jinping : la réaffirmation d’une solidarité souple mais réelle entre tous les ennemis de la démocratie.

Laurent Joffrin