Sortir de l’âge pivot
Dans le système actuel des retraites, le curseur de l’âge reste le seul accessible pour assurer sa viabilité financière. Mais il ne peut être universel. Une refonte est inévitable.
Comment le Conseil d’Orientation des retraites (COR) peut-il essuyer un feu nourri de critiques des syndicats de salariés, alors que ceux-ci font partie des 41 membres qui le composent ? A ce titre, ils sont co-auteurs des recommandations émises par cet organisme indépendant. Mais comment ces recommandations peuvent-elles être rendues publiques alors qu’une réunion de travail est encore programmée avant leur publication officielle ? Le calendrier de ces « fuites » ne peut être fortuit alors que le conclave sur les retraites mis en place par François Bayrou doit tenir sa dernière réunion le 17 juin, avec les enjeux que l’on sait sur le report de l’âge de départ en retraite au cœur de la réforme décriée de 2023.
Autant le précédent président du COR Pierre-Louis Bras avait courroucé l’exécutif en considérant qu’il n’existait pas de dérapage des dépenses de retraite, autant Gilbert Cette qui lui a succédé est la cible des syndicats qui lui reproche de faire le jeu du gouvernement et du patronat en préconisant un report de l’âge de cessation d’activité.
Il est vrai que de nombreux pays membres de l’Union européenne ont adopté des législations qui prévoient un départ en retraite plus tard qu’en France. La plupart ont opté pour 65 ans, voire 67 ans comme en Italie et aux Pays-Bas, ou en Allemagne et en Belgique avant 2030. Il est tout aussi vrai qu’en France même, l’âge de départ moyen constaté est déjà supérieur à 63 ans. Mais la mission du COR consiste à analyser les perspectives d’évolution des retraites, à juger de la viabilité du système et à proposer des recommandations. Dans ce cadre bien défini, il ne dispose que de trois paramètres pour formuler un diagnostic : les recettes du système et notamment la hauteur des cotisations salariales et patronales, les dépenses provenant du montant des pensions et du nombre d’allocataires, et la durée de versement des retraites en fonction de l’âge de cessation d’activité et de l’espérance de vie.
Sur les deux premiers paramètres, les marges de manœuvre sont inexistantes. Le niveau élevé des charges sociales versées par les entreprises pénalise leur compétitivité, à l’exportation mais aussi dans l’hexagone face aux importations, et pousse aux délocalisations surtout dans l’industrie où la France est devenue lanterne rouge en Europe. Les relèvements sont exclus par l’exécutif. Quant aux cotisations prélevées sur le salaire brut des salariés, elles sont aussi parmi les plus élevées en Europe, ce qui interdit de les alourdir sans risquer une explosion sociale et un ralentissement de la consommation qui représente la moitié du PIB du pays. Certains syndicats réclament une augmentation des salaires, mais cela ne se décrète pas et alourdirait encore plus les coûts de production, avec baisses de compétitivité, délocalisations et pertes d’emplois à la clé.
Sur les dépenses, il est prévu que le niveau des pensions s’érode progressivement mais les mesures sont électoralement risquées et l’augmentation du nombre des retraités (17 millions aujourd’hui, plus de 20 millions en 2040) interdit d’en espérer des économies.
Reste la durée de versement des pensions, en tenant compte de l’espérance de vie à la retraite. Dans cette logique, le curseur de l’âge de départ reste l’unique paramètre à faire évoluer. La version intermédiaire du dernier rapport du COR le porte progressivement à plus de 66 ans en 2070, afin de restaurer le ratio entre nombre de pensionnés et cotisants dans un contexte de vieillissement de la population. Ce que ne veulent valider les syndicats représentés au Conseil.
On perçoit bien les limites d’une réflexion contrainte par ces seuls trois paramètres dont un seul peut être utilisé. L’ensemble du système va devoir être remis à plat, avec les partenaires sociaux pour éclairer le débat. L’hypothèse en est régulièrement émise, mais aucune réflexion ne débouche. C’est à l’exécutif et au Parlement, et non au COR, qu’en incombe la responsabilité, avec une vision de long terme et sans esprit partisan. Ce qui fait singulièrement défaut et explique que les aménagements soient restreints au seul curseur de l’âge. Insatisfaisant, et socialement explosif.



