Soudan : pourquoi les Émirats s’en mêlent
Les Émirats arabes unis l’assurent : ils n’ont d’autre but que la paix et l’aide humanitaire au Soudan. Mais tout démontre le contraire, à commencer par leur soutien au général rebelle Hemeti. Sans surprise, ils avancent leurs pions dans la région.
Il semblerait logique que les Émirats arabes unis (EAU) tentent de prendre leurs distances au regard des nombreux massacres, notamment parmi les populations non-arabes, dont Hemeti et ses Forces de Soutien Rapides (FSR) se sont rendus coupables. Mais la réalité est toute autre.
Les pays du Golfe fournissent en effet depuis longtemps une aide économique et financière au Soudan. Ce qui s’explique par au moins deux raisons. La première est géopolitique : le Soudan étant idéalement placé pour permettre le contrôle de la mer Rouge sur le flan occidental des pays du Golfe, au premier chef l’Arabie Saoudite mais aussi les micros-États riverains du Golfe lui-même. L’islamisation importante du pays et la pratique très répandue de la langue arabe y facilitent les contacts.
La deuxième raison est liée aux grandes ressources dont dispose le Soudan : les minerais, dont l’or, toujours si convoité, mais aussi ses ressources agricoles (céréales, arachide, coton), font du pays une puissance agricole. Notamment grâce au Nil qui le traverse de part en part. Bien que le pays soit lui-même en situation d’insécurité alimentaire pour près de la moitié de sa population, les États du Golfe considèrent que ces ressources agricoles peuvent les prémunir eux-mêmes d’une telle insécurité.
Dans cette de guerre par procuration, les États du Golfe jouent des cartes différentes. Les Émirats arabes unis constituent le soutien le plus déterminé aux milices paramilitaires du général Hemeti. Il en est de même pour l’Iran. En revanche, le Qatar est plus clairement engagé auprès de Burhane, selon une configuration classique des rivalités entre Abu-Dhabi et Doha. Enfin, l’Arabie Saoudite et le Koweït semblent plutôt alignés sur l’Égypte et la Turquie dans le soutien à Burhane.
La stratégie africaine des Émirats est désormais clairement affirmée sous l’égide de « l’après-pétrole », avec des investissements dans de nombreux pays vers l’ouest du Soudan, comme au Tchad ou en Guinée mais aussi au sud, notamment avec leur soutien financier au grand barrage « Renaissance » sur le Nil, édifié par l’Éthiopie au grand dam de l’Égypte. On peut ainsi avancer la thèse que les Émirats ont jeté leur dévolu sur le Soudan comme leur arrière-pays potentiel, non seulement sur le plan minier mais aussi par ses ressources agricoles, la maîtrise du cours du Nil pouvant être un élément complémentaire de la stratégie déployée.
À cet effet, sans participation directe de troupes aux côtés d’Hemeti, les EAU déploient pour leur soutien toute une logistique dans l’environnement régional du Soudan : bases en Lybie, aéroport à l’est du Tchad, contacts en Centrafrique, et plus récemment, utilisation du port de Bosaso dans le nord de la Somalie dans une région relativement autonome. Plusieurs observateurs y ont noté des déchargements importants de matériels, réacheminés ensuite par petits avions vers les parties contrôlées par Hemeti.
D’où les scénarios esquissés par une récente étude de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), selon l’issue du conflit actuel. Ainsi, en cas de victoire des FAS de Burhane, le Soudan ne manquerait pas d’annuler ses accords les plus importants avec les EAU, notamment sur la construction de ports ou le développement agricole.
Quant à l’or, drainé jusqu’ici principalement vers Dubaï, il ferait l’objet de nouveaux trafics vers le Qatar mais aussi l’Égypte ou la Turquie. Doha a d’ores et déjà anticipé cette hypothèse avec la construction d’une usine d’affinage de l’or. Le rapprochement du Soudan avec l’Iran s’affaiblirait au profit d’une relation accrue avec l’Arabie saoudite, en un schéma là aussi classique des tensions entre les deux géants riverains de part et d’autre du Golfe. Plus généralement le Qatar serait le grand bénéficiaire de cette victoire et tenterait de récupérer les projets menés jusqu’ici par les EAU. Quant au Koweït, il laisserait davantage de répit au Soudan pour récupérer sa dette considérable. Inversement, si la victoire revenait à Hemeti, les EAU accroitraient encore leur présence et leur contrôle de l’économie soudanaise, en y introduisant sans doute davantage les Russes par le biais de leurs compagnies communes. Le Qatar, l’Arabie Saoudite ou le Koweït n’abandonneraient pas le Soudan mais en seraient réduits à se contenter de moindres ambitions, et pourraient même perdre certains marchés.



