Soulèvement en Iran : ni turban, ni couronne ?

par Pierre Benoit |  publié le 12/01/2026

Le fils du Chah, Reza Pahlavi, se pose en futur rassembleur de la nation iranienne. Mais sa filiation et son passé sont aussi des obstacles à son éventuel avènement.

10 janvier 2026, Berlin : des exilés iraniens manifestent leur solidarité avec les protestations en Iran, brandissant des drapeaux et un portrait de Reza Pahlavi, fils du Shah renversé en 1979. (Photo de Sven Kaeuler / DPA Picture-Alliance via AFP)

« Pahlavi reviendra » ! Depuis les grandes manifestations du vendredi 9 janvier, son nom est scandé de plus en plus souvent dans les cortèges qui expriment la colère des foules iraniennes. Reza Pahlavi, fils aîné du dernier Chah d’Iran, s’était auto-proclamé roi à la mort de son père, en 1980. Un vœu pieu qui n’a pas eu de suite dans sa vie d’exilé aux États-Unis. Il en a gardé comme une blessure. Près d’un demi-siècle plus tard, il tient plus que jamais à se faire appeler « Prince ». Et maintenant que la rue gronde, il croit son heure arrivée.

Reza Pahlavi, héritier en exil

Lorsque son père Mohammad Reza Shah Pahlavi quitte Téhéran, chassé du pouvoir en 1979 par la révolution islamique de Khomeini, Reza Pahlavi est déjà aux États-Unis. Il poursuit alors une formation de pilote commencée à l’académie impériale de Téhéran et obtient un diplôme de l’Air Force Academy. Plus tard, il épouse une avocate iranienne exilée comme lui et fonde un foyer dans le Maryland. La famille ne manque pas de moyens, la politique est la seule occupation qu’on lui connaît. Avec divers groupes de l’opposition en exil il met en place en 2013 « le Conseil national iranien » dont il est le patron. Pendant toutes ces années, il ne s’est jamais départi de son image d’héritier légitime de la dynastie déchue.

Un prétendant qui divise l’opposition

En 2025, alors que le mouvement « femmes, vie, liberté » combat le régime des mollahs depuis la mort en détention de Mahsa Amini, il se dit prêt à diriger le pays. En mai, il diffuse son programme politique, son écho reste faible, on aurait peine à trouver ce qu’il a fait depuis lors pour unir les factions hostiles au régime, il ne parle pas plus des communautés baloutche ou kurde qui peuplent l’ouest du pays. Outre-Atlantique, les politologues considèrent qu’il est proche des milieux républicains ultra-conservateurs. En 2023, il fait un voyage en Israël au cours duquel il est reçu par Netanyahou. Lors des bombardements de Téhéran par la chasse américaine et israélienne en juin dernier, il estime que « la fin du régime est proche ».

Dès les premiers moments du soulèvement des bazars dans les grandes villes iraniennes à la suite de l’effondrement du rial, Reza Pahlavi endosse le costume de l’homme providentiel. Il s’adresse aussitôt à Trump pour lui demander d’intervenir en s’appuyant sur l’exemple de l’opération militaire conduite par Washington au Venezuela : « Monsieur le Président, écrit-il dans un tweet, ceci est un appel urgent et immédiat réclamant votre attention, votre soutien, votre action. Veuillez vous tenir prêt à intervenir pour aider le peuple iranien ». Trump n’a pas eu l’air d’apprécier cette forme d’injonction, ses conseillers savent qu’une intervention pourrait avoir l’effet contre-productif de resserrer les rangs autour du pouvoir.

D’une certaine façon, Reza Pahlavi renoue avec la politique de son père, qui avait dirigé un pays comportant des éléments de modernité mais qui, en réalité, était vassalisé par Washington. Nous étions en pleine guerre froide, après le coup d’État qui avait renversé le premier ministre nationaliste Mossadegh en août 1953 et Washington a repris les choses en main. Avec l’appui de conseillers du Mossad, un nouveau service de renseignements avait été mis en place, la Savak, elle deviendra ensuite une police politique redoutable. Les plus anciens n’ont pas oublié ce que fut la dynastie des Pahlavi, avec pour symbole la prison d’Evin où l’on embastillait les protestataires.

Aujourd’hui le prétendant au trône défend l’idée d’une monarchie constitutionnelle classique. Son nom résonne dans les manifestations parce que c’est la seule personnalité identifiée, à la différence d’une myriade de groupes d’exilés à l’étranger restés inconnus à l’intérieur du pays. Sa photo circule avec son profil toujours tiré à quatre épingles, les élèves apprennent la dynastie des Pahlavi à l’école. Mais c’est un nom qui divise.

« Ni turban, ni couronne » en slogan

Deux semaines après la chute historique du rial qui a enflammé le pays, les victimes de la répression se comptent en centaines de morts. Reza Pahlavi ne cache pas son intention de monter sur le trône, il fonce, il croit qu’aucune autre figure que la sienne ne peut émerger dans le chaos actuel. Dès le 8 janvier il lance un appel aux manifestants pour qu’ils occupent les centres-villes, les bâtiments officiels. Avait-il conscience de ce qui pouvait advenir à des jeunes en colère, seuls, face aux forces de répression du régime des mollahs qui ont carte blanche pour tirer à balles réelles, pour investir des hôpitaux et récupérer les blessés ?

Dans certaines manifestations, on a vu apparaître ce slogan griffonné à la hâte sur des bouts de carton : « ni turban, ni couronne ». Rejet de la théocratie, rejet de la monarchie. C’est peut-être cela le rêve secret des Iraniens, une démocratie apaisée. Tout simplement.

Pierre Benoit