Souveraineté numérique : l’impuissance européenne
Des engagements sont pris pour s’autonomiser et des directives pour se protéger. Mais à l’arrivée, l’Europe subit la loi du plus fort, incapable de résister efficacement à la domination des plates-formes américaines ou chinoises.
Encore un sommet pour célébrer un objectif louable, la souveraineté numérique européenne ! Mardi soir, à Berlin, Emmanuel Macron et Friedrich Merz réunissaient les principales entreprises technologiques des deux pays pour enclencher une dynamique d’autonomie face, notamment, à la puissance des géants américains. « L’Europe a jusqu’ici été avant tout un client et un spectateur », a constaté, navré, le ministre allemand du Numérique.
Une analyse que récuse fortement le président français : « L’Europe ne veut pas être le client des grands entrepreneurs ou des grandes solutions proposées par les États-Unis ou la Chine. Nous voulons concevoir nos propres solutions », a déclaré Emmanuel Macron. L’ennui, c’est que pour y parvenir, il faut à la fois des investissements colossaux et une volonté politique d’une extrême fermeté. Dès que l’on touche au numérique, il semble que les deux manquent.
Le rapport Draghi avait montré la marche à suivre. Il est resté lettre morte. Il faudrait lever des fonds d’investissements qui semblent hors de portée à l’heure où l’Europe fait déjà face à la nécessité de financer sa défense ou la transition écologique, ou comme en France, à l’exigence de réduire ses dépenses et sa dette. Alors, on alerte, on fait des petits pas, on proteste contre les ingérences, mais on avance comme les chœurs de l’opéra…
En plus du nerf de la guerre, il manque également une volonté d’acier. Nos dernières mésaventures avec Shein, cette plate-forme chinoise qui nous inonde de produits peu chers et souvent non conformes aux normes en vigueur, ont mis en lumière l’absence de motivation pour agir avec la plus grande fermeté. Le gouvernement a fait des moulinets, menaçant l’entreprise de suspension, sans en avoir le pouvoir. Seule une procédure engagée à Bruxelles pourrait déboucher sur l’arrêt des activités d’un géant du numérique. Et là, on regarde ailleurs…
Thierry Breton a certes fait adopter courageusement des dispositifs de protection contre les comportements abusifs du secteur (directives dites DSA et DMA), leur mise en œuvre demande une énergie que la Commission européenne ne montre pas. Les États-Unis font régner la terreur : attention aux rétorsions si on touche aux intérêts de leurs grandes entreprises technologiques ! C’est sous leur pression que Thierry Breton fut exfiltré et remplacé par une équipe plus « compréhensive ».
La Chine bénéficie de cette inertie dommageable. En théorie, des sanctions sont applicables quand Shein distribue des poupées pédopornographiques ou des armes létales. Mais c’est davantage le scandale médiatique que la peur du gendarme qui a, provisoirement, fait reculer la plate-forme chinoise. Celle-ci continue, par ailleurs, à inonder le marché de ses articles bon marché. Aucune loi européenne ne l’interdit…
Jamais, peut-être, on n’a aussi bien perçu la menace qui pèse sur notre souveraineté, notre économie, nos valeurs. Jamais, non plus, n’avons-nous paru aussi empêtrés dans la contre-attaque. Si l’Europe est le bon niveau pour impulser et gendarmer le secteur numérique, encore faudrait-il qu’elle ne se limite pas à de timides avancées. Mais il ne suffit pas de blâmer Bruxelles. Ses décisions, ne l’oublions pas, sont généralement le fidèle reflet de la volonté, ou de l’absence de volonté, de 27 pays…



