« Stop this fucking war! »
En Israël, une opposition de plus en plus nombreuse exige l’arrêt de la guerre et le retour des otages. Annette Lévy-Willard a rencontré cet « autre Israël ».
« Stop this fucking war ! » Je traduis : « Arrêtez cette putain de guerre ! » C’est une banderole géante que je vois en ce mois d’août, accrochée sur un immeuble de Tel Aviv, écrite en anglais à destination des non-Israéliens, je pense, sur l’avenue Yiroushalaim qui est l’ancienne route qui mène de Tel Aviv à Jérusalem.
Pour avoir participé aux manifestations pour défendre la démocratie israélienne et ensuite aux marches pour la libération des otages kidnappés par le Hamas le 7 octobre 2023, je vois, depuis quelques semaines, l’évolution dans les manifestations populaires qui grandissent de jour en jour. On ose maintenant crier « Stop the War » en même temps que « Libérez les otages. » Bring them home.
Ainsi dimanche 17 août, jour d’appel à la grève générale, ils étaient plus d’un million d’Israéliens à se mobiliser un peu partout dans le pays, sortant de leurs hôpitaux et de leurs bureaux, fermant leur magasin, brûlant des pneus sur les autoroutes, organisant des embouteillages monstres. Soit environ 10% du pays, l’équivalent pour la France d’une manifestation qui rassemblerait 7 millions d’habitants. Mais le pays n’a pas été bloqué, les syndicats, inféodés au parti Likoud de Benyamin Netanyahou, affirment qu’ils soutiennent la libération des otages mais refusent de faire la grève qui serait, disent-ils, politique. Politique ? L’arrêt de la guerre ? En effet.
A la fin de ce dimanche 17 août une foule immense avec des drapeaux israéliens a envahi les rues de Tel Aviv. Un demi-million de jeunes, de vieux, de familles venues écouter les parents des otages vivants, morts, ou d’anciens otages, supplier qu’on arrête cette guerre à Gaza, que le gouvernement signe le projet d’accord accepté par le Hamas d’une trêve de 60 jours avec une première libération de 10 otages sur les 20 qui seraient encore vivants dans les tunnels aujourd’hui, après 692 jours de captivité. L’accord porte sur les 50 otages restant sur les 251 personnes enlevées par les terroristes le 7 octobre.
Ces millions d’Israéliens qui ne cessent de manifester, de gauche ou de droite, ou a politiques, sont une partie de la société israélienne qui refuse de continuer une guerre sans but, qui tue tous les jours des habitants de Gaza, qui punit une population tout entière enfermée et affamée sur une minuscule bande de terre. Une guerre, la plus longue de l’histoire d’Israël, qui fait chaque jour des victimes dans les rangs de l’armée israélienne, et qui laisse mourir les otages israéliens encore vivants emmurés sous terre.
Cette foule, qui ne cesse de manifester, préfère la paix à cette guerre.
Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont ces gens déterminés et désespérés.
Ces mères de réservistes devant la frontière de Gaza, qui manifestent contre un gouvernement « qui sacrifie leurs proches sur l’autel d’une guerre sans fin, disent-elles, qui envoie nos enfants mourir pour une cause qui n’est pas juste. »
Ce sont les tribunes d’anciens pilotes, l’élite de l’armée israélienne, ou les pétitions de tous les anciens patrons des services de renseignements israéliens, qui demandent l’arrêt de cette guerre et la libération des otages.
Cette semaine les familles des otages ont été manifester devant les domiciles des principaux ministres, qui ont toujours refusé de les recevoir, comme le ministre de la défense Israel Katz, et ont crié devant sa porte : « Katz comporte toi comme un ministre de la défense, pas comme un ministre de la guerre ! »
La proposition d’accord de trêve et de libération des otages n’était même pas à l’ordre du jour du cabinet de sécurité de mardi malgré les manifestations qui bloquaient ce jour-là les autoroutes, et les 350 000 personnes qui ont encore marché dans Tel Aviv vers le ministère de la défense. Devant la foule les familles d’otages se sont succédé à la tribune, bouleversantes et en colère comme Einav Zangauker, dont le fils Matan est otage depuis presque deux ans. Elle s’est adressée à la foule : « notre force peut imposer de signer l’accord et la fin de la guerre, a-t-elle dit. Le gouvernement a abandonné les otages mais vous, la nation, allez les sauver. » Pour ces familles, le plan Netanyahou d’occupation de Gaza, l’offensive militaire lancée pour détruire Gaza City est « une condamnation à mort des otages prisonniers dans les tunnels »
Depuis quelques semaines on voit des manifestants portant des pancartes avec des photos d’enfants tués à Gaza, une lente prise de conscience de la réalité de la guerre dont les télévisions israéliennes ne montrent que des images de soldats israéliens en action, il faut aller sur des chaînes étrangères pour voir l’horreur de la guerre, les victimes et les destructions.
Restés silencieux les Israéliens arabes ont manifesté pour la première fois dans Tel Aviv, avec des Israéliens juifs, pour eux aussi demander l’arrêt de la guerre.
Et maintenant c’est le plus haut responsable de l’armée, le chef d’état-major, le lieutenant général Eyal Zamir, pourtant nommé par Netanyahou, qui prend la parole. Lundi, il s’est opposé publiquement à la nouvelle opération militaire contre Gaza, à l’occupation de Gaza City et au déplacement de la population vers le sud.
C’est lui qui a envoyé les convocations à 60000 réservistes pour cette opération – réservistes de moins en moins motivés, selon les enquêtes – mais le chef d’état-major explique que ce plan ne marchera pas, par manque de forces en hommes, par manque de matériel performant, avec le risque de pertes lourdes. Lundi, Eyal Zamir aurait prévenu le gouvernement que ce seraient des morts et des ruines et conseillé à Benyamin Netanyahou de signer l’accord avec le Hamas.
« Des gauchistes qui font le jeu du Hamas », disent le premier ministre et ses ministres, rejetant avec mépris ces centaines de milliers d’Israéliens qui protestent. Selon les sondages, 72% de la population souhaite que cette guerre s’arrête maintenant.
Ces jours-ci, la foule continue de défiler avec espoir – surtout tournée vers Washington qui pourrait faire pression sur le gouvernement israélien – dans une ambiance de catastrophe historique. Le long de la marche j’ai vu un homme seul, debout au coin d’une rue de Tel Aviv, sonnant du shofar, le son lugubre de la corne qui résonne chaque année dans les synagogues le jour de Kippour, jour de deuil. Mais cette foule de centaines de milliers d’Israéliens est bien l’image d’un autre Israël, de paix et d’humanité. Qui existe et qui ne renonce pas



