« Sud global » : le nouveau monde de Xi Jinping
Loin des embardées diplomatiques et de la machine à sidération mise en route par Trump, la Chine vient de donner sa vision géopolitique sur l’état du monde.
C’est à Tianjin, immense mégalopole portuaire au sud-est de Pékin, que le président Xi Jinping a fait sa démonstration : un sommet régional, réunissant une vingtaine de pays appartenant à l’Organisation de Coopération de Shanghai – 42% de la population mondiale- assorti d’un défilé militaire auront suffi à mettre en évidence les nouvelles plaques tectoniques apparues depuis l’arrivée de Trump à la Maison Blanche.
Dès le toast du banquet d’ouverture, le cadre était fixé par le président chinois : « La transformation qui va définir le siècle s’accélère avec une augmentation de l’instabilité » a-t-il constaté avant de pointer « la mentalité de guerre froide et les actes d’intimidation ». Le profil de Donald Trump transparaissait dans les propos de Xi Jinping qui est allé droit au but pour définir le nouveau rôle de Pékin, « promouvoir le perfectionnement de la gouvernance mondiale, unir les forces du sud global ».
Première surprise : on a vu Poutine se diriger vers Xi Jinping en avançant main dans la main avec l’indien Narendra Modi. Le président nationaliste indien n’avait plus mis les pieds en Chine depuis sept ans. L’arrivée de Trump au pouvoir a vite rebattu les cartes. La Maison-Blanche s’est affichée sans retenue du côté pakistanais lors des affrontements meurtriers du mois de mai à propos du Cachemire. Le président milliardaire a ensuite reçu le chef d’état-major d’Islamabad dans le bureau ovale. L’Inde n’a pas apprécié et l’a fait savoir. Riposte de Trump : une hausse de 50% des droits de douane sur les produits indiens. L’humiliation indienne a poussé le nationaliste Modi à renouer avec Pékin.
Biden et Obama avaient mis des années pour attirer l’Inde dans une vaste coalition antichinoise. En quelques mois Trump a poussé New Delhi dans les bras de la Chine. Premier revers stratégique pour le milliardaire républicain.
Une autre brouille se profile, cette fois entre les États-Unis et le Brésil. Le procès de l’ancien président Bolsonaro est en cours pour sa tentative de coup d’état en 2022, il risque quarante ans de prison. Trump proteste sans relâche contre cette procédure qu’il juge illégale : il vient de punir le Brésil en imposant des taxes douanières de 50% sur une partie des exportations brésiliennes. Une lourde sanction pour un pays dont le premier partenaire commercial est Washington. Lula prendra-t-il aussi le chemin de Pékin ?
Le temps fort de cette semaine chinoise a eu lieu à Pékin sur l’avenue de la Paix-Éternelle. Après s’être présenté comme le rassembleur du « sud global », Xi Jinping a mis en scène la puissance militaire chinoise à l’occasion d’une parade mémorable.
Une photo est à retenir. Pour la première fois, on a vu côte à côte Xi Jinping, Vladimir Poutine et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un sur un même cliché. Le défilé militaire chinois devait célébrer la fin de seconde guerre mondiale en Asie et de la défaite du Japon voici 80 ans. Il faisait écho au défilé russe du 9 mai dernier à Moscou où Xi Jinping était déjà au côté de Poutine. Chinois et Russes partagent une même volonté, celle de rappeler à la mémoire du monde occidental leur participation dans la défaite du nazisme et des puissances de l’Axe. Il s’agit en fait d’un véritable combat idéologique pour reprendre autrement l’histoire de la seconde guerre mondiale dont le récit est dominé, selon Pékin et Moscou, par les Américains et les Britanniques.
Pendant son séjour chinois Poutine était très à l’aise. Le dictateur de Pyongyang fournit un gros contingent de soldats sur le front ukrainien dont certains sont désormais décorés de médailles russes. « L’amitié sans limite » qui existe entre Moscou et Pékin se manifeste avec la livraison de composants électroniques pour la fabrication des drones russes et sans doute de beaucoup d’autres choses. Le maître du Kremlin a parlé de l’Ukraine pour souligner que le conflit porte sur la sécurité en Europe et le rôle futur de l’Otan. Les Européens sont prévenus : Poutine veut reprendre lui aussi le fil de l’histoire depuis l’effondrement de l’empire soviétique.
Le rassemblement annoncé par Xi Jinping ne gomme pas les différences entre les pays qui sont passés par Pékin. Entre les régimes autoritaires comme l’Inde et la Turquie, les dictatures absolutistes issues du monde communiste ou le régime des mollahs en Iran, les comparaisons sont faibles voir inopérantes sauf dans l’affichage de leur mépris total pour les droits humains. On sait aussi que les pays constituant le club des Brics ne sont pas homogènes dans leur mode de gouvernance. Si les plaques tectoniques bougent aujourd’hui c’est d’abord sous l’effet Trump, d’où le vieux parfum « anti-américain » qui souffle désormais depuis Pékin.
Pour l’Europe, il est minuit moins le quart. Dans le monde binaire qui se met en place, entre le démembrement opéré par Trump et l’empereur rouge qui bat le rappel, l’Europe doit ouvrir une voie singulière, sans l’appui américain. Pour cela, il ne lui suffit plus de réaffirmer ses valeurs ou sa doxa libérale. Dès maintenant, l’UE doit s’affirmer au plein sens du terme, dans sa dimension économique, politique, militaire. Aura-t-elle seulement cette audace ?



